Luminous.jpg
Luminous

Ma chère lectrice, mon cher lecteur,

Tu le sais sans doute, ma seconde maison est l’imaginaire ; ce monde bien loin de notre univers réel, là où tout est possible, où toutes les frontières son abolies.

Donc, aujourd’hui, je t’amène ailleurs.

Dans la lumière de l’amour. Dans un vœu d’éternité.

Belle lecture.

***

1.

Je montai dans le véhicule.

Je déglutis de peur ; ce voyage serait sans retour.

J’étais volontaire, car je n’avais plus rien à perdre, à part ma propre vie, ce qui était un luxe, pour le peu d’entre nous qui restions.

J’ignorais combien de temps je pourrais survivre, seul, là-bas. Peu de temps, probablement. Quelques minutes, quelques heures tout au plus. Je m’en foutais complètement.

Car peu m’importait, tout m’était égal, plus rien ici ne me retenait.

Avoir le job fut facile, j’étais le seul volontaire. Les autres, ceux en bonne santé, ceux qui auraient pu endosser ce rôle, se terraient, gardant jalousement pour eux le peu de temps qui leur restait. Je ne les jugeais pas, les comprenais même. La peur de l’inconnu nous tétanise tous.

Je crevais de peur également, mais j’étais désormais au-dessus de tout ça. J’avais dépassé le stade de m’inquiéter de ma propre mort.

Quand le grand jour arriva, je suivis les couloirs aux murs blancs la tête haute. Depuis trois ans que j’étais là, je me demandais bien pourquoi on nous privait de couleurs. Du putain de blanc partout, qui me brûlait les yeux, qui me crevait les rétines... J’avais parfois envie de me réfugier dans le noir, là où je me sentais bien, où était ma place, cet endroit béni où je pouvais te retrouver, là où les rêves se mêlaient à la folie. Mais la lumière agressive s’insinuait sous mes paupières, chassait les ténèbres. Bien sûr, il y avait toutes ces photos colorées accrochées au mur. Je les observais, à moins que ce ne soit l’inverse. Elles me fixaient, me scrutaient, m’appelaient, me chuchotaient.

Parfois, je les entendais me souffler : « Bientôt, tu seras à nous. »

Parfois, je me surprenais à leur répondre, à voix haute, devant tout le monde.

– J’arrive.

« Tu es fou de vouloir y aller. » Voilà ce qu’ils me disaient tous.

Je ne pouvais que leur donner raison.

 

***

 

– Où vas-tu ?

– Nous chercher le p’tit déj.

Tu te mis à rire. Tu riais tout le temps. Putain que tu étais belle.

Je t’avais rencontrée chez des amis communs, à une de ces soirées où je détestais pourtant traîner. J’y étais allé avec un sourire de façade sur la gueule. J’étais épuisé. Par tout. Par un boulot usant, des parents vieillissant, des nouvelles alarmantes. J’avais passé la porte, salué le couple qui m’avait invité, m’étais servi un verre. Et tu étais là.

Une étoile scintillante dans le noir de ma vie.

Je ne t’avais pas lâchée de la soirée. En partant, tu avais voulu prendre un taxi, je m’y étais opposé, t’avais raccompagnée.

Tes doigts couraient sur ma cuisse pendant que je conduisais. J’étais en feu. Toi aussi.

En bas de ton immeuble, tu ne m’avais même pas demandé si je voulais monter. Je m’étais invité, aussi bien dans ton foyer que dans ton corps. Je refusais de passer une seule seconde sans toi. Je refusais de quitter ta bouche, et ton corps emmêlé au mien. Le reste ne comptait plus.

Je ne t’avais même pas demandé si tu étais libre, je m’en foutais. Et s’il y avait eu quelqu’un dans ta vie, je me serais battu comme un lion affamé pour lui ravir ton cœur.

Je me levai pour chercher ce foutu petit déjeuner, mais tu me retenais.

– Que fais-tu ? ai-je demandé.

Tu enroulais tes jambes autour des miennes, tel un lierre d’amour accroché à mon être, à ma vie, à mon avenir. Tu chuchotai sur mes lèvres :

– Ne pars pas, reste avec moi.

Je te répondis :

– Toujours.

2.

 

Ils me regardaient comme une bête curieuse. Tous. À croire que, pour eux, j’avais renoncé à mon humanité.

Je marchais dans les couloirs, puis montai dans le car qui m’amènerait à destination, vers ma nouvelle vie, vers ma mort prochaine. Vers une vérité prophétique, ou, au contraire, vers le néant.

On déposa le matériel sur mon dos ; ce truc était si lourd que je ne pouvais pas le porter seul. Mais, une fois là-bas, ça ne compterait plus.

En enfilant ma tenue, l’un des médecins me chuchota :

– Vous êtes sûr ? Vous pouvez encore renoncer, vous savez. Personne ne vous en voudra, les chances de…

– Je suis sûr, le coupai-je.

J’étais là pour ça, j’étais décidé. Que je vive ou que je meure, peu importait, je voulais juste aller là-bas. Et voir.

– Protocole ? demanda-t-il.

Je répétai comme un élève sérieux les quatre phases qui allaient composer mon voyage. En plus d’être volontaire, j’étais appliqué. J’avais appris ce que je devais apprendre. J’ai répété ce que je devais répéter.

Je m’en foutais pourtant complètement, je voulais juste partir.

Le médecin me jeta un regard implorant, presque paniqué. J’ajoutai :

– S’il y a encore quelqu’un ici pour me répondre quand je serai arrivé.

Il soupira, valida mon monologue, me laissa partir vers ma destinée.

Car si la majorité s’accordait à dire que j’étais fou, pour quelques-uns, c’était le contraire.

J’allais partir, revenir et devenir le nouveau prophète.

J’allais apporter la Vérité à l’humanité.

Je les laissais dire, certain de ne trouver aucun dieu au bout du chemin.

 

***

 

– Je t’aime.

Je ne retenais pas mes larmes, les laissais couler, se déverser. Je laissais ma douleur imprégner le sol, le monde entier. Comme si le monde pouvait m’aider.

Personne ne pouvait m’aider.

On dit que l’amour est un trésor. Et il l’est... Tu étais le trésor de ma vie, ma pépite, ma perle, celle que je gardais lovée contre mon cœur, tel un dragon jaloux crachant du feu.

Sauf que je n’étais rien, que je n’avais aucun pouvoir.

Les infos le gueulaient pourtant depuis des mois à la télé. Un cri d’alarme, mais le monde s’en foutait, fourmilière trop occupée à regarder ses profits financiers que ses pertes humaines. Un virus, une sorte de dégénérescence cérébrale foudroyante. Voilà le mal qui avait subitement frappé le monde, et contre lequel il n’existait pas de solution.

Pas de vaccin. Pas de traitement. Pas de miracle.

Seuls la mort et le chagrin.

L’horloge de notre chambre faisait un bruit assourdissant. Ses cliquetis martelaient mon crâne. Tic… Tac… Tic… Tac… J’eus l’impression qu’elle me narguait. Le temps continuait pour moi, mais pas pour toi. La solitude serait mon avenir. Tu m’imploras :

– Promets-moi de vivre.

Je ne répondis pas, car c’était impossible, je ne pouvais plus vivre, ma vie s’arrêtait avec toi, et tu le savais déjà. Tu me tendis tes doigts devenus trop maigres. Je les emmêlai aux miens, les serrai aussi fort que je le pouvais.

– Je te rejoindrais, pleurai-je.

Tu m’as souri. Tu as fermé les yeux. Ton souffle s’est arrêté.

Et tu m’as quitté à tout jamais.

 

3.

 

– Volontaire, le monde est fier de vous !

Je descendis du car, et la voix sortie des hauts parleurs me vrilla le crâne.

– Vous portez avec vous l’espoir et la lumière de l’Humanité !

Voilà ce que hurla le président du monde sur les écrans. Je faillis m’étrangler. De la fierté ? De l’espoir ? De la lumière ? Où ça ? Dans ce cercueil de métal ?

Des écrans géants avaient été installés pour l’occasion. J’y vis ma gueule en géant. Je ne faisais pas le fier, avec mon teint pâle, mes cernes d’insomniaque, et mes cheveux poisseux qui me collaient dans le cou. J’étais en sueur, je suffoquais. Putain que je crevais de chaud dans cette combinaison.

La lumière extérieure me fit mal aux yeux. Le soleil n’était pourtant pas haut, c’était le matin. Le matin d’un jour nouveau. Enfin, il me semble, car j’ai le souvenir du vent matinal venu râper ma barbe naissante. J’eus l’impression qu’il m’appelait, comme les photos accrochées aux murs blancs.

Je tressaillis ; de peur, d’excitation. J’allais enfin voir de près la folie qui me faisait décoller de ce monde. J’attendais le froid et le noir comme certains attendent le messie.

Je regardais les visages des êtres humains, les malheureux qui n’avaient survécu que pour assister à la mort des êtres qui leur étaient chers. J’y vis autant des regards apeurés que porteurs d’espoir. Ils étaient tous aussi inquiets que moi, mais je savais d’avance que je ne leur offrirai aucune réponse.

Je redressai le dos, marchai la tête haute, leur offris un dernier salut. On vissa mon casque, on passa les sangles sur mes épaules, autour de mon ventre. On relia les câbles, on vérifia les branchements. On pianota sur des écrans pour vérifier une ultime fois tous les réglages.

On ouvrit la porte, je m’avançai, m’installai sur le siège, m’y ceinturai.

On dit des prières pour moi.

Alors, je dis adieu au monde.

Et la navette décolla.

 

***

 

– Volontaire ?

– Oui, monsieur.

– Vous mourrez là-bas.

J’opinai du chef.

– Je sais. Mais crever ici ou là-bas, quelle importance ?

Le chef du projet déglutit, ne put rien me répondre. Il se gratta la nuque, fouilla dans ses tiroirs et me tendit une liasse de feuilles que je ne lis pas, mais dont je signai chaque page.

En griffonnant cette paperasse, je sentis tes doigts courir sur ma nuque. Des années que tu m’avais quitté, mais tu étais toujours là, fidèle fantôme, me suivant où que j’aille. Mais tu ne parlais jamais, et ta voix me manquait. Tu observas les papiers, et je compris que tu ne jugeais pas, que tu acceptais mes choix.

Le chef de service reprit :

– Vous savez ce qui va se passer ?

–  Oui. Et vous, qu’avez-vous entendu exactement ?

– C’est un code, un seul mot qui tourne en boucle, celui qui apportera la lumière au monde, fit-il fièrement en se tapant le torse.

Je l’interrogeai du regard. Puis il se racla la gorge, mal à l’aise, comme s’il avait peur de m’avouer une absurdité. Mais moi, j’ai toujours aimé ce qui était illogique, sans explication. Car c’est dans ces fantasmagories que peuvent naître les espoirs les plus fous.

Le chef de projet tourna la tête, eut un moment d’absence avant de lâcher la bombe qui allait tenir en haleine l’humanité toute entière.

 

4.

 

– Cinq… Quatre… Trois… Deux… Un… Décollage !

Le monde a reçu un appel.

Il y a maintenant 22 ans.

C’est le temps qu’il nous a fallu pour y répondre, pour rassembler les dernières ressources du monde humain. Oui, j’étais fou, j’étais volontaire pour répondre à un appel extraterrestre.

J’eus peur d’être jugé trop vieux pour cette mission, avant de comprendre que les volontaires étaient rares, voire inexistants.

– Pourquoi vouloir mourir seul là-bas ? m’avait-on demandé.

– Quel intérêt de mourir seul ici ? avais-je répondu.

C’était vrai, je le pensais. Tu n’étais plus là, je n’avais plus rien à perdre. Tu n’étais plus qu’un songe auquel je m’accrochais de toutes mes forces.

Au début, personne n’y a fait attention, à ce petit bruit venu du fond de l’espace. Nous comptions nos morts, nous comptions nos pertes matérielles, nous comptions tout ce que nous n’aurions plus jamais. C’est une IA qui l’a remarqué en premier. Un signal, faible, qui émettait en boucle. Des ondes vrillées émanant de Jupiter.

Tac, Tac…

Jupiter.

Tac…

La Géante. La Rouillée. La Reine Souveraine.

Tac…

Tac…

Jupiter. Jupiter. Jupiter !

La navette tangua soudain, me secoua dans tous les sens. La nausée me monta à la gorge, j’eus peur que la carcasse ne lâche, qu’elle n’explose en plein vol.

Phase un : survivre au décollage. Car mon cercueil n’était pas une simple navette, mais un ascenseur gravitationnel, un procédé qui allait au-delà de la téléportation, qui plierait l’espace et le temps pour vous.

Phase deux : survivre au voyage, dont le temps était inquantifiable. Mes boyaux se tordirent. Une fois sur place, je serais seul. Une fois sur place, un million d’années se serait peut-être écoulées.

Alors, tout s’arrêta.

J’étais arrivé, j’étais vivant. Et j’entendis le plus beau chant de monde :

– Ouvre les yeux, mon amour.

 

***

 

Des éclairs, des tempêtes, de la glace. Voilà tout ce que je vis autour de moi. Depuis combien de temps étais-je ici ? Je l’ignorais, cela me semblait dix minutes, mais peut-être était-ce dix mille ans ? Je ne comprenais pas ce que je faisais ici.

Tac…

Le signal était bien là, mais il n’y avait personne pour m’accueillir, la solitude comme seule réception. La phase trois, établir le contact, était un échec.

Je balbutiai dans mon micro, décrivis tout ce que je voyais, pour honorer la phase quatre : transmettre tout ce que je pourrais voir. Du gaz, des couleurs, des putains de couleurs partout, des arches, des tourbillons. Jupiter la Géante. Jupiter qui m’offrait sa beauté.

Mais qu’est-ce qu’un monde, devenu malade ou mort, en avait à foutre, que je lui parle de beauté ?

Et puis, ce son, ce petit battement. Entêtant, répétitif, me rendant fou.

Tac… Tac… Tac…

Puis le bruit se fit plus fort, et je crus être arrivé au bout, je crus être prêt à embrasser ma destinée, à devenir la vérité.

Tac… Tac…

Au milieu de la beauté, à l’autre bout de la galaxie, au beau milieu de la brume et des couleurs se trouvait une horloge ; celle de notre chambre, celle qui s’était arrêtée le jour de ta mort.

Tac… ! Tac… ! Tac… !

Tu me pris par la main. Mes yeux papillonnèrent, je voulais te sauver, je n’étais là que pour ça. Je me souvenais soudain du mot auquel était suspendu l’espoir du monde. Le mot pour lequel j’étais parti. Mot que j’allais égoïstement m’approprier et que mes lèvres hurlèrent au milieu de la brume :

– Vœu.

 

***

 

Je m’allongeai à tes côtés, là où je devais être.

Une vie d’errance pour revenir au jour le plus douloureux de mon existence. Mais cela en valait la peine, tu n’affronterais pas cela seule. Cette fois, je serais avec toi.

– Je t’aime, chuchotas-tu.

Je n’ai pas retenu mes larmes, je les ai laissées couler, se déverser. Cette fois, je pleurais des larmes de joie.

On dit que l’amour est un trésor. Et il l’est. Tu étais le trésor de ma vie, ma pépite, ma perle, celle avec laquelle j’allais m’éteindre, en même temps que le reste du monde.

– J’avais promis de te rejoindre, ai-je pleuré.

Tu as souri, embrassé mes larmes.

– Tu as mis longtemps, te moquais-tu gentiment.

J’embrassai ton front, goûtai une dernière fois tes lèvres.

– Pardon.

Mais tu riais. Tu riais comme avant. Putain que tu étais belle.

– Je sais, j’étais là, tu as souhaité la mort avec toi.

Je pleurais à nouveau. Le monde m’en voudrait-il, de l’avoir choisie elle, plutôt que tous les autres ?

Tu me tendis tes doigts devenus trop maigres. Je les emmêlai aux miens, les serrai aussi fort que je le pouvais.

Et l’horloge continua de cliqueter, sans nous pour l’écouter.

Tic…

Tac…

Tic…

Tac…

Pour nous, le temps fut suspendu. Et nous restâmes ensemble, à tout jamais.

Là où les vœux et les cœurs amoureux se rejoignent.

Là où se lovent les âmes.

Sous la lumière de l’univers, dans le vœu des astres, avec les mots gravés par le monde sur la carcasse de la fusée :

« Luminous »