Le coeur à l'infini

Ma chère lectrice, mon cher lecteur,

Nous y voici, c’est la fin de l’année, la saison des vœux et des espoirs :)

L’occasion de terminer sur une histoire douce, légère. Et qui, je l’espère, te réchauffera le cœur en cette période bien compliquée pour tout le monde.

Je te souhaite une belle lecture.

 

1.

 

« Espoir : fait d’espérer, d’attendre la réalisation de quelque chose. »

Voici la grande routine de ma vie : noircir mon esprit de définitions auxquelles mon cœur s’accroche avec frénésie. Comme s’il cherchait à me convaincre d’une certitude ; que la vie est un mur à escalader, un combat à remporter.

Mon cœur et moi ne sommes pas d’accord sur ce point ; il est naïf, je suis désabusée. On ne s’entend pas là-dessus, et c’est agaçant qu’un de vos organes principaux aille à l’encontre de votre raison ; l’un marche droit devant, tandis que l’autre écrase la pédale de frein.

Ce matin, le ciel est blanc, le monde espère un peu de neige pour tapisser la ville, c’est le même vœu que fait l’humanité à cette période de l’année.

Le froid mord ma peau, les passants marchent vite, les klaxons hurlent, mes lèvres me brûlent de ce que je m’apprête à faire. Je décide qu’aujourd’hui est ma dernière chance. Alors, je relève le menton, passe la porte d’entrée, laisse le hall d’entrée m’avaler, alors que mon cœur me souffle une nouvelle définition à laquelle m’accrocher.

 

***

 

– Tiens, boss, tu en veux ?

Elsa agite sous mon nez une panière remplie de papillotes, de litchis et de mandarines.

– Cadeau de la maison, me dit-elle avec un clin d’œil appuyé.

Je grimace sans relever le nez de mon écran. 8 h 22. 67 mails auxquels répondre, autant à envoyer, et des employés qui se pensent déjà en congés.

– La « maison », c’est moi, je te rappelle.

– Justement, merci patron ! Tu en veux ou pas ?

Au vu de sa façon d’agiter son bordel devant moi, j’en déduis qu’elle espère une réponse positive.

– Non merci.

– Allez, quoi, c’est Noël !

– Non, techniquement, c’est demain. Aujourd’hui, c’est le réveillon, et tu as du travail qui t’attend, je te rappelle.

– J’ai jusqu’à midi, me nargue-t-elle.

Je jette un coup d’œil à l’heure. Aujourd’hui, nous fermons à midi, mais en déduisant son temps de pause, tous ses cafés qu’elle gobe comme des pilules, j’aurai de la chance si elle travaille deux heures ce matin. Je me pince les lèvres en essayant de me rappeler pourquoi j’ai la bonté de l’employer. Et de la garder.

Ah, oui, la faute à Paul…

– Hello tout le monde !

Le voilà qui entre justement en trombe dans mon bureau sans y être invité. Les joues d’Elsa rosissent aussi vite qu’on claque des doigts, elle tend sa joue dans une prière silencieuse. Prière entendue par mon sacro-saint associé ; le bruit de la bise sur sa peau retentit dans tout l’étage.

– Tu es en retard, je grogne.

Mais Paul agite la main comme s’il cherchait à chasser des mouches imaginaires.

– Allez, Roman. Ce sont les vacances !

Misère, suis-je donc le seul à vouloir bosser dans cette entreprise ?

– C’est ce soir.

– C’est à midi.

Elsa glousse comme une adolescente de 40 ans et me tend une nouvelle fois sa foutue panière. Dans un soupir, je prends un litchi, arrache sa peau comme je voudrais arracher la peau de celui avec qui je partage les parts de ma société, et le porte à ma bouche. Son jus sucré explose sur ma langue, je dois reconnaître que ce n’est pas si mauvais.

– Ça faisait longtemps que je n’en avais pas mangé, fais-je plus pour moi-même que pour ceux qui squattent mon bureau.

Elsa me fait de grands yeux ronds.

– C’est ton premier litchi de l’année ?

– Oui.

– Oh ! Fais un vœu alors !

– Un vœu ?

– Première fois de l’année, il faut faire un vœu !

Elle se tortille comme un petit enfant devant ses cadeaux le matin de Noël. Et moi je me retrouve comme un con sans savoir quoi dire.

Paul la prend par la taille, lui offre un sourire goguenard.

– Le mien est fait, chatonne-t-il en lui offrant une nouvelle bise.

Non, pas une bise, mais plutôt un baiser baveux et obscène. Et les joues de notre secrétaire de rosir de plus belle. Bien. Note à moi-même : leur envoyer mes vœux de félicitations pour cette nouvelle année et les remercier de se retenir de s’envoyer en l’air sur mon bureau.

Alors qu’ils partent ensemble distribuer fruits et chocolats, les joues rouges et les yeux brillants, je me retrouve à regarder dehors. Les premiers flocons tombent du ciel, la météo prévoit une couche épaisse de neige pour ce soir. Une belle soirée qui se profile ; une soirée où moi, personne ne viendra m’embrasser quand je passerai le pas de ma porte en rentrant du boulot.

Un vœu, en voilà une idée idiote.

Pourtant, je me surprends à émettre un désir silencieux.

Un baiser.

J’aimerais qu’on m’offre un baiser. Authentique. Spontané. Des lèvres douces sur les miennes, ébréchées. Un de ceux qui apaiserait mon âme meurtrie et réveillerait mon cœur tristement endormi.

 

2.

 

« Travail : activité humaine organisée, utile et économique, effectuée contre rémunération, dans le but de produire des biens et des services. »

Je donne un grand coup de poing sur mon cœur en rentrant dans l’ascenseur. Eh, oh ! C’est quoi cette définition merdique ?

Ce dernier hoquette pour toute réponse, puis cogne encore plus fort.

Les employés me jettent des regards intrigués. Quoi ? Vous n’avez jamais vu une fille paumée qui a un espoir fou pour le réveillon de Noël ?

Tous se pressent dans la cabine. Un flot d’entre eux descend au deuxième étage, me laissant seule. Je n’en reviens pas de ce que je vais oser faire, j’ai préparé tout un discours, répété des dizaines de fois, il sera obligé de m’écouter. Il m’écoutera, n’est-ce pas ?

Je descends au troisième étage, trouve la porte que je cherche, cligne des yeux devant le nom écrit dessus : « Roman Guillot, PDG. »

Mon souffle se coupe. Je demande à mon cœur, paniquée : « J’ose ? »

Mais lui se marre.

« Espoir. Travail. Plan céleste qui se met doucement en place. Fonce ! » me répond-il en sautillant.

Alors soit, allons-y.

Et je rentre dans le bureau sans penser à m’annoncer.

 

***

 

– Comment ça, le panneau ne sera pas livré avant le 15 janvier ?

9 h 03. Mail numéro dix-huit. Coup de fil numéro sept. Mal de tête qui pointe. Journée de merde en perspective.

La voix masculine au téléphone prend une intonation à la fois désolée et « j’en ai rien à foutre, mon gars. »

– Nous fermons à midi pour quinze jours de congé, se dédouane-t-il.

Bordel, mais qu’est-ce qu’ils ont tous avec leurs foutus congés ? C’est officiel, je dois être le seul parisien à vouloir bosser !

– Vous avez deux mois de retard.

– Nous avons eu beaucoup de commandes.

Je lève les yeux au ciel. Ils se sont passés le mot pour m’emmerder, c’est ça ? Je contemple la peau du litchi qui traîne sur mon bureau, repense aux mots d’Elsa.

Fais un vœu, mec.

Cher univers, j’ai changé d’avis, pas de baiser s’il te plaît, mais que cet emmerdeur doublé d’un menteur se casse une jambe. Ou les deux. Ou tout le corps, tiens !

Je me donne une grande claque sur le front, je dois bien être à cran pour avoir des envies de meurtre depuis ce matin. Je pense m’excuser, mais je me retiens finalement, quand monsieur commercial merdique me blablate une longue litanie d’excuses que je ne sens pas sincères pour trois sous.

Si, les deux jambes, ce sera bien, en fait.

– Vous devez comprendre que…

Que rien du tout, en fait. Je lui raccroche au nez. Rien à foutre. Pas d’humeur pour toutes ces conneries. Peut-être que Paul a raison, que j’aurais dû donner leur journée aux employés et venir bosser seul. C’est le bras de fer chaque année à ce sujet ; lui veut partir au ski, tandis que je veux travailler jusqu’à ce qu’on me mette dehors.

Sauf que je suis le patron, et que, mis à part les regards accusateurs des aides ménagères le soir, je peux bien pioncer ici si ça me chante. Il y a trois ans, Paul m’avait même acheté un matelas et un oreiller.

Connard.

Je soupire, masse mes tempes douloureuses.

9 h 29. Mail numéro vingt-six. Coup de fil numéro douze. Mal de tête qui s’intensifie. Journée de merde qui ressemble à toutes les autres.

– Bonjour, c’est Roman Guillot, de R&P Audit, je vous rappelle au sujet des bilans que nous attendons depuis dix jours et…

Et la secrétaire embêtée de m’expliquer que mon interlocuteur est déjà parti, et que l’entreprise ferme…

– Pour quinze jours, je grogne. Comme tout le monde, oui, je sais. Vous pouvez lui laisser un message, s’il vous plaît ?

Et un mail, une lettre recommandée, des signaux de fumée, un putain de pigeon voyageur même !

Tandis que je débite les accords de notre contrat (ils auront un mois de retard, foutez-vous de ma gueule, s’ils veulent nous faire payer des frais en plus, ils peuvent toujours rêver.) ma porte s’ouvre et je vois un petit corps se faufiler dans mon bureau.

Corps que j’ai envie de boxer. Allez, c’est Noël, rentrons donc chez le patron sans frapper !

Sauf que le corps appartient à une petite rouquine que je n’avais encore jamais vue. Je devrais l’engueuler et lui rappeler qui je suis en brandissant un avertissement pour insolence envers son boss. Mais la seule chose qui me vient à l’esprit est qu’elle est jolie. Dans la trentaine, une frimousse de gamine, habillée n’importe comment : une écharpe multicolore, une robe noire et des collants… bleus ? Elle s’approche, l’air déterminé, se penche sur mon bureau.

Et dépose un simple baiser sur mes lèvres.

Ben merde.

9 h 32, les lèvres d’une étrangère sur les miennes. Dans la panique, je me dégage, la repousse presque.

– Vous faites quoi, là ? je hurle.

Ma voix est aussi tranchante que son baiser était tendre. Mais il faut comprendre que je n’ai pas l’habitude d’être embrassé par surprise. Je n’ai pas l’habitude d’être embrassé du tout d’ailleurs, c’est un bonheur réservé aux autres, jamais à moi.

Elle ouvre de grands yeux, et j’y vois toute la peine du monde.

Excuse-toi, vite !

Mais elle détale plus vite qu’un lapin face à un chasseur.

Bordel, mais c’était quoi, non, c’était qui, ça ? Si je n’avais pas le goût de ses lèvres sur les miennes, j’aurais pu croire à une hallucination. Au téléphone, la voix de miss secrétaire embêtée me vrille les oreilles.

– Monsieur Guillot, autre chose ? Si vous…

Mais si vous rien du tout, en fait. Je lui raccroche au nez. Rien à foutre. Pas d’humeur pour toutes ces conneries. Ma langue lèche mes lèvres dans l’espoir de retenir le goût de la petite rouquine. Peine perdue, il s’est fait la malle, appartient désormais à la catégorie des souvenirs. Qui est-elle ? Mon esprit tourne à plein régime : elle travaille forcément ici ! Je me lève de mon bureau, me jette dans le couloir, me sentant telle une des mouettes dans Nemo[1] en train de crier : « À moi ! »

Sur mon bureau, la peau du litchi me nargue. T’as fais un vœu, mec.

Je déglutis ; l’univers vient de m’envoyer un baiser déposé par un ange déguisé en arc-en-ciel.

 

3.

 

« Détaler : s’en aller au plus vite, s’enfuir. »

« Idiote : se dit d’une personne dépourvue de capacité de compréhension ou de déduction. »

Sotte ! Bécasse ! Cruche ! Godiche !

Ça, c’est moi qui en rajoute une couche à mon ânerie finie. Pourtant, deux définitions à la suite, c’est du jamais vu, merci mon cœur.

« Lâcheté : manque de courage, d’énergie morale, de fermeté. »

Ah non, le voilà donc qui continue. J’ai pourtant rempli ma part du contrat ; enfin à moitié. Le plan était d’aller dans son bureau, et de lui avouer les envies portées par mon cœur. Bon, ok, je suis rentrée sans m’annoncer, ni un bonjour ni un au revoir. Et je l’ai embrassé. Mais je vous jure que ce n’est pas ma faute, mes lèvres ont glissé toutes seules sur les siennes. De toute façon, je suis certaine que si j’avais ouvert la bouche, ça aurait été un cataclysme.

« Cher patron, vous me plaisez. Beaucoup. Terriblement. Vous êtes un bonbon sucré, une friandise à déguster. Vous me plaisez tant que, dans ma lettre au Père Noël, je vous ai demandé nu, entouré d’un joli ruban. Et je veux vous aimer, vous embrasser, vous chérir, pour tout le reste de ma vie. »

« Envie : sentiment de frustration… »

Oh, laisse tomber mon cœur, envoie plutôt la définition du mot « fiasco », ça ira plus vite.

 

***

 

– Vraiment, ça ne vous dit rien ?

Dans la vie, il y a parfois de grands moments de solitude où vous avez l’air d’un sacré con. Aujourd’hui est mon heure de gloire ; j’ai l’air d’un parfait niais à me prendre la tête avec le service des ressources humaines, à faire des grands gestes dans le vide, à leur parler de ma jolie rouquine habillée comme une guirlande de Noël.

9 h 57. J’ai arrêté de compter les mails à lire et à envoyer. Je cours après mon baiser, mon ange coloré. Mes employés me dévisagent, gênés de ne pas trouver celle que je recherche, quelle idée aussi de croire à un vœu fait après avoir bouffé un litchi ! Si Paul ne lui passe pas la bague au doigt prochainement, je jure qu’Elsa prendra la porte avant la fin de l’année !

L’aiguille de l’horloge du bureau approche 10 heures. Merde, la boîte ferme dans deux heures, et ma rouquine va s’envoler et me filer entre les doigts. Voilà ce que c’est de posséder une entreprise qui couvre cinq étages ; trop long de chercher. Je demande, l’espoir au ventre :

– Vous n’avez pas de trombinoscope ?

Le chef de service me fait non de la tête.

Note pour moi-même: en 2021, je veux connaître les tronches de tous ceux qui bossent pour moi.

– Les CV alors, peut-être ?

– On ne les garde pas.

Nouvelle note : en 2021, je vais tous vous virer si vous ne me la trouvez pas sur le champ !

– Il y a forcément quelqu’un qui la connaît !

Je dois faire peur, à hurler ainsi, car mes employés se ratatinent sur leur siège.

– Eh, Ro, il t’arrive quoi ?

Paul m’observe, adossé au chambranle de la porte.

– Qu’est-ce que tu fous là ? je crache.

Il me répond sur le même ton.

– On t’entend brailler depuis l’autre bout du couloir, voilà ce que je fais là. On ferme bientôt, t’as fini de stresser tout le monde ?

– Je cherche quelqu’un, je réponds, agacé.

– Quelqu’un ?

– Une petite rouquine, je soupire. Dans la trentaine, avec une écharpe colorée, une robe noire et des collants bleus. Un putain d’arc-en-ciel. Tout le monde est habillé en noir ici, on se croirait à des funérailles, c’est quand même fou que personne ne la connaisse !

– Un arc-en-ciel ?

– Ouais.

– Et tu lui veux quoi ?

Je veux… Je veux quoi au juste ? Lui parler ? Un autre baiser ? Une nuit en sa compagnie ? Ou sa vie tout entière ? Qu’un vœu fait à un fruit se réalise ? Non mais je délire !

Et là, je comprends que je dois avoir l’air d’un parfait imbécile.

Et c’est ce que je suis : à ne faire que bosser, à être d’une humeur merdique toute la journée, à gueuler après le monde entier.

– Lui parler, c’est tout, finis-je pas répondre.

– Lui parler ?

– Tu comptes faire le perroquet encore longtemps ?

– Tu ne parles à personne ici, Roman.

Il a raison, je suis un ours qui ne sort jamais de sa tanière. Je n’ose lui avouer que je cours après cette jeune femme que je ne connais même pas. Mais j’ai dû formuler mes pensées à voix haute, car un rictus moqueur barre son visage. Sa langue claque et me jette la vérité à la gueule.

– Elle te plaît, la fille arc-en-ciel.

C’est une constatation à laquelle j’acquiesce en silence, penaud.

– C’est une grande nouvelle, ça. Enfin ! reprend-t-il. Bah, pas le choix, t’as plus qu’à faire le tour de tous les services.

– Des cinq étages ? je m’étrangle.

Paul s’avance, m’offre un sourire, un de ceux qu’il ne m’adresse plus depuis des années. On s’entendait bien au départ, et maintenant, je ne peux pas rester dans la même pièce sans avoir envie de lui sauter à la gorge. Il me donne un coup sur l’épaule en ricanant.

– L’amour, c’est comme la chasse, mon ami. Cours-lui après, le goût de la récompense n’en sera que meilleur.

 

4.

 

« Cachette : lieu propice pour se cacher ou cacher quelque chose. »

« Secret : qui ne se dévoile pas, qui doit rester confidentiel. »

« Cœur : endroit qui réunit ces deux définitions. »

Mon cœur a pitié de moi en ne m’envoyant pas les définitions des mots « ridicule » et « flop total ».

Je soupire, ravale des larmes de rage.

La première fois que j’ai vu Roman Guillot, c’était à un séminaire d’embauche. Il s’était avancé sur l’estrade et avait lancé le show pour présenter son entreprise. C’est un orateur-né, qui avait su, ce jour-là, parler à la foule. Et à mon cœur tout entier.

Boum ! Boum !!

Vous savez, quand la lumière divine vous tombe dessus ? C’est ce que j’ai ressenti ce jour-là. J’avais déjà lu des histoires sur le coup de foudre, comme dans les contes de fées. Il était le chevalier, la scène son destrier, et moi, je voulais être la princesse à qui il tendrait la main, pour l’emmener dans son château avec lui.

Je cherchais un emploi, peu importait l’entreprise. Alors j’ai postulé, j’ai été embauchée. Mais il ne m’a jamais regardée, ni même reçue, il ne connaît tout simplement pas mon existence. L’ignorance est pire que le rejet, et mon cœur en a mal tous les jours, de le savoir enfermé dans la tour de son bureau, à ne jamais voir ni recevoir personne, à ne pas pouvoir saisir ma chance.

Ici, les employés disent qu’il n’est à l’aise que sur scène, face à une foule anonyme mais que, face à une personne, il perdrait tous ses moyens.

Lui avoir offert ce baiser m’a conforté dans mon idée. Le ton de sa voix a fusillé mon cœur qui a admis la triste réalité : il ne sera jamais à moi.

Boum ! Boum !! Boum !!!

Oui, mon pauvre cœur, je sais, il est temps d’y mettre un terme.

Je rassemble mes affaires, laisse les dossiers en cours sur le bureau, bien en vue, pour mon successeur. Aujourd’hui est mon dernier jour, je vais pleurer ma peine pendant quinze jours. Et puis, je relèverai la tête ; dès les fêtes passées, je chercherai un nouvel emploi et je l’oublierai.

Quelle belle menteuse je fais… comme si la distance allait soulager le poids qui écrase mon cœur.

Ce dernier me souffle une nouvelle définition quand je passe la porte.

« Abandon : action de renoncer à quelq… »

Oui, je sais, mon cher cœur. Mais il faut parfois admettre que certains combats ne peuvent être remportés.

 

***

 

Premier étage : rien.

Second étage : pas mieux.

Troisième et quatrième : rien et encore rien !

Voilà presque deux heures que je passe de service en service pour trouver mon arc-en-ciel. Je rentre dans chaque bureau, interroge chaque employé. Personne ne la connaît, à croire qu’elle n’a jamais existé. Pourtant, un tel éclatement de couleurs, ça ne peut pas s’inventer.

Je consulte ma montre toutes les minutes, comme si je pouvais stopper la course du temps. L’heure tourne, le vilain tic-tac des aiguilles joue contre moi.

« Cours-lui après. »

Merci Paul pour ce conseil idiot, je suis le pire pisteur que cette terre ait compté !

Il me reste encore à chercher au cinquième étage. Le dernier, ma dernière chance. Mais il me reste quoi avant que tout le monde parte en congés ? Moins de quinze minutes ? Autant rendre les armes immédiatement et attendre le retour des congés.

Sauf que je ne pourrai jamais attendre si longtemps.

Je traîne ma carcasse dans un grand bureau, c’est le seul du cinquième étage, un large open space, tout le reste n’est occupé que de paperasse et d’archives. C’est le pôle quoi ici, déjà ? Sur la porte est écrit « Marketing, communication et création. » Je ne crois pas être jamais monté ici, il serait peut-être temps que j’apprenne à connaître mes employés... C’est Paul qui valide les embauches, pas moi, jamais : les têtes à tête me mettent mal à l’aise, je ne suis doué que sur une scène à débiter mon show.

J’observe l’espace spacieux ; une bonne douzaine de bureaux, soigneusement décorés aux couleurs de Noël, mais sur lesquels s’empile un bordel innommable. Tous sauf un qui est trop vide, trop propre. Mon cœur se serre en le voyant, sans que je comprenne pourquoi.

Une jeune femme penchée au-dessus de la photocopieuse me dévisage soudain. Grande, brune, habillée d’un tailleur chic. Pas celle que je cherche. Elle tord le nez en me voyant planté sur le seuil de la porte.

– Je peux vous aider ? demande-t-elle.

– Je cherche quelqu’un.

– Oui, qui ?

– J’ignore sans nom.

– Ça ne va pas nous aider, me répond-elle avec dédain. Et vous êtes ?

– Roman Guillot, je siffle.

Elle écarquille les yeux en comprenant que, eh oui ma chérie, je suis ton patron.

– Rousse. Écharpe. Collants. Arc-en-ciel, je répète pour la énième fois.

– Vous parlez d’Émilie ?

Je me retourne vers un homme habillé comme une guirlande colorée. Un peu comme ma rouquine, d’ailleurs, ce doit être un de ces putains d’artiste qui vit d’amour et d’eau fraîche et se fringue n’importe comment. La connaît-il ? Est-il proche d’elle ? Je sens une bouffée de jalousie me monter au nez et mon envie de meurtre revenir au galop.

– Elle vient de partir. Elle a démissionné.

Mon cœur se fissure en l’apprenant.

Et mon vœu d’être tel un ange à qui l’on arrache les ailes.

Et qui tombe.

Qui tombe.

Avant de s’écraser au sol.

 

5.

 

« Neige : eau qui tombe sous forme de flocons blancs et légers. »

« Amour : sentiment d’affection et d’attirance. »

« Départ : élément qui était inévitable pour sauver ma peau et mon pauvre cœur. »

Je suis pourtant assise sur un banc, juste devant l’entrée de mon travail, comme si j’étais incapable de le quitter.

Ex-travail, Émilie.

Eh oui, je suis incapable de le quitter : lui.

Des flocons me chatouillent le nez, la neige commence enfin à tomber. Quand j’étais enfant, je me couchais dans l’épaisseur blanche et j’ouvrais la bouche pour goûter le froid de la neige. Alors, je ferme les yeux, je fais comme lorsque j’étais petite, et chaque flocon piquant ma langue me fait frissonner.

Un corps s’assied soudain à côté de moi. Je grogne, aimerais qu’on me laisse en paix, panser mon âme seule. Je cligne des yeux, des paillettes virevoltent devant mes iris ; un homme est là, à côté de moi, les joues rougies, le souffle haché.

Mon cerveau met quelques secondes à analyser ce que voient mes yeux.

Et mon cœur, lui, m’envoie une dernière définition.

« Surprise : coup de théâtre, événement inattendu. »

 

***

 

J’ai couru comme un dératé.

Dans les couloirs, dans l’escalier, dans le hall d’entrée.

S’il existait un record mondial du « Je cours après une femme. », je l’aurais gagné haut la main.

Partie. Démissionnée. Partie. Démissionnée.

Eh meeeerde !

Alors, je me suis jeté à sa poursuite, dehors, dans le froid, sans manteau. Je l’ai trouvée sur un banc, mon bel arc-en-ciel, la tête tournée vers le ciel, là où est sa place, là où les anges siègent, après avoir malmené le cœur des pauvres mortels idiots, comme moi.

Je me suis surpris à prier les forces célestes, le bon Dieu et tout le bordel. Même ces foutus litchis qui ont mis en branle ma journée, non, ma vie tout entière. C’est Noël, ai-je hurlé pour moi-même, la saison de l’espoir, rendez-la moi !

Et elle était là, à m’attendre sur ce banc, la neige virevoltant autour d’elle, l’entourant d’un halo blanc de pureté, de douceur. Et d’éphémère. Car la neige finira par fondre, quoi qu’il arrive. En un regard, elle a pourtant dégelé le bloc de gel qui me servait de cœur.

Ce n’est pourtant pas ma faute s’il est ainsi ; impénétrable, dur, froid. Car il a été cassé il y a si longtemps que j’ignore comment le faire marcher à nouveau. J’ai connu un grand amour qui ne m’a laissé que le goût de l’amertume, une douleur sourde dans la poitrine. Alors, mon pauvre cœur, je l’ai barricadé, pour qu’aucune femme ne puisse plus jamais le toucher. Ni l’abîmer.

Et pourtant, je suis là, le soufflé coupé, face à une étoile rouge, un arc-en-ciel d’espoir et de bonheur, à qui j’aimerais confier un petit bout de mon cœur. Et, qui sait, peut-être, le jour où je me sentirai prêt, je le lui offrirai tout entier. Peu importent les conséquences, ou qu’il soit brisé à nouveau. Au moins, je me serais risqué à aimer, à vivre tout entier.

Ma langue me brûle autant que mes poumons. Je n’ai pas abordé une femme depuis… depuis quand, au fait ? Émilie bat des cils, ahurie, en attente de tout ce que je veux lui dire.

Un café, propose-lui un café.

Mais mes lèvres ne sont pas du même avis.

– Vous me plaisez.

Elle ouvre de grands yeux en même temps que la connerie que je viens de sortir percute mon pauvre esprit perdu.

Mais quel couillon !

Elle baisse la tête, serre les cuisses. Ses joues rosissent, illuminent son visage si pâle.

– Ce n’est pas l’impression que j’ai eue dans votre bureau.

– Veuillez m’excuser, je suis un peu con sur les bords.

– Un peu ?

– Beaucoup.

– Je crois que vous vous trompez.

– Et moi, je crois que vous m’attendiez.

– Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

– Vous n’arrivez pas à partir. Si vous vous êtes assise ici, c’est qu’il y a une raison. Et… et cette raison, je crois bien que c’est moi.

Elle se mord les lèvres, cette peau si douce qui m’a offert le baiser du renouveau.

– Ça fait trop longtemps que je vous attends, soupire-t-elle, mon cœur est fatigué, je dois passer à autre chose.

– Non.

– Non ?

– Laissez-moi une chance, c’est Noël, la saison de l’espoir.

– C’est un mot que j’essaye de faire oublier à mon cœur.

– C’est la saison du pardon.

– Qu’avez-vous à faire pardonner ?

– Si je m’étais donné la peine de connaître mes employés, si j’avais appris votre existence, j’aurais grimpé au cinquième étage bien avant ce matin. Si je vous avais rendu votre baiser, vous ne vous seriez pas enfuie. Prenez un café avec moi, s’il vous plaît, c’est tout ce que je demande.

Je lui tends ma main dans une prière silencieuse. C’est elle qui choisit, mais si elle me repousse, je ne lui en tiendrai pas rigueur. Mon nouvel échec m’aura appris à regarder le monde qui m’entoure, à arrêter de me lamenter sur moi-même, à accueillir chaque âme qui voudra bien s’ouvrir à moi.

Je souffle, grelotte, même si je bous intérieurement.

Puis des doigts qui m’effleurent, une peau qui me touche.

Et une décharge. Deux. Trois. Toute la foudre de l’amour qui me frappe plusieurs fois, toujours au même endroit.

Au cœur.

Au cœur.

Au cœur.

De sa main libre, Émilie rabat une mèche rebelle derrière son oreille.

– J’ai faim, m’annonce-t-elle.

– Alors j’offre le déjeuner.

Et mon cœur. Et ma vie entière. Un avenir à deux. Je prendrai tout ce qu’elle voudra m’offrir.

La neige nous recouvre tandis que nous marchons côte à côte dans la rue. Je suis allé chercher mon manteau, reposé d’autorité les affaires d’Émilie sur son bureau, là où est leur place. Nos épaules se frôlent, nos mains se touchent, nos doigts s’entremêlent. Elle m’adresse un grand sourire, éclatant, empli de bonté et de reconnaissance ; un de ceux que je veux voir sur son visage tous les jours.

L’amour est ainsi ; une succession de définitions dans nos vies.

Espoir.

Chance.

Pardon.

Cadeau.

Il y en a tant qu’elles sont impossibles à énumérer. C’est un chemin, des courbes, un réseau de terminaisons qui grossit.

Ce sont des lignes de vie que le cœur écrit à l’infini.

 

 

[1] Le monde de Nemo est un film d’animation de Disney/Pixar, sorti en 2013.

 

© 2020 Isabel Komorebi