Nos coeurs étoilés

Mot de l’auteure (1) :

 

Chèr(e) lectrice et lecteur,

Cette histoire est parue l’année dernière dans un recueil de nouvelles qui, depuis, a été retiré. J’ai donc décidé de la retoucher un peu et de te l’offrir pour commencer ces fêtes qui, cette année encore, auront lieu dans un contexte difficile.

Une douceur chamallow pour se faire du bien, ça fait toujours plaisir, non ?

Allez, c’est parti ! De quoi ça parle ?

 

Une jeune femme (signe des Poissons) qui ne croit plus en l’amour.

Un collègue (signe du Capricorne) timide et maladroit.

Mais l’amour et la magie des fêtes vont s’en mêler !

 

Alors installe-toi confortablement.

Un plaid.

Une boisson chaude.

Un moment de détente.

Je te souhaite une belle lecture !

 

❄️ ❄️ ❄️

 

 It's beginning to look a lot like Christmas

Ça commence à beaucoup ressembler à Noël
Soon the bells will start

Bientôt les cloches vont sonner
And the thing that'll make 'em ring is the carol that you sing

Et le chose qui les fera sonner et le chant que tu chantes
Right within your heart

Juste dans ton cœur

 

« It's beginning to look a lot like Christmas »

Michael Bublé

 

Conseil ! Pour te mettre dans l’ambiance, tu peux lire cette courte histoire en écoutant l’album « Christmas » de Michael Bublé (que j’ai écouté en boucle lors de son écriture :)

 

 

❄️ ❄️ ❄️

 

— Alors ? Ça dit quoi ?

Je tendis le torchon imprimé à Léa dans un grognement. Elle le secoua comme un prunier, ses cils papillonnèrent devant l’encre colorée, puis son regard s’illumina.

« L’amour va frapper à votre porte pour Noël ! N’ayez pas peur, ouvrez votre bocal et laissez-le entrer. Ayez confiance, cette année, vous nagerez à deux pour les fêtes ! »

Je relevais le nez de mon horoscope en me demandant comment on pouvait écrire de telles âneries. Léa enchaîna :

— « Lion : attendez-vous à recevoir le baiser fougueux d’un fauve qui vous est proche. Vous risquez d’être surprise, tenez-vous prête à affronter la bête sous le gui ! » Eh ! s’exclama-t-elle. Ce n’est pas si mal ! Je vais me faire manger toute crue par un beau mâle !

Je soupirai et me traînai à la machine à café pour nous servir deux expressos.

— Léa, tu n’es pas Lion, fis-je observer.

— Ah bon ? Qu’est-ce que tu en sais ?

— Tu es née le 19 octobre, tu es Balance.

Elle reprit le papier et parut contrariée.

— Alors ?

— « L’amour est un équilibre précaire. C’est à vous de faire pencher votre vie dans le bon sens. » (Elle me fit de grands yeux de chats.) Je n’y comprends rien, ça veut dire quoi ?

Je lui tendis son café.

— Que celui qui écrit les horoscopes raconte des conneries.

Léa posa les coudes sur la table et lut à voix haute les prévisions des douze signes. Elles ne parlaient que de fêtes et d’amour.

Affligeant.

— Tu es Poissons ? me demanda-t-elle une fois sa lecture terminée.

— Oui.

— D’où le trip sur le bocal.

— Probablement.

Elle but son expresso d’une traite, en pleine réflexion sur les mots faussement prophétiques couchés sur le papier.

— Tu le sens comment ce soir ? reprit-elle.

— Mal, avouai-je.

J’avais en horreur ces soirées festives en entreprise. La salle de réunion décorée pour l’occasion, avec des pompons et des paillettes, du rouge et de l’or qui dégoulinaient jusqu’à l’écœurement, à écouter ses collègues piailler à propos des vacances et des repas de famille.

À cette pensée, je me sentis mal. Dans trois jours, j’allais me retrouver coincée entre mes sœurs, à écouter le traditionnel sermon familial de fin d’année.

Entre la dinde et la bûche, nous devions affronter le regard implorant de nos parents qui ne comprenaient pas pourquoi leurs filles étaient toujours célibataires sans enfant. Il y a trois ans, j’avais fièrement répondu, qu’au moins, on ne s’emmerdait pas de beaux-frères ni de marmaille. Ma mère avait frôlé le malaise, et mon père m’avait sermonnée comme une ado boutonneuse.

Depuis, je la fermais en sifflant verre sur verre.

Je repensai à la montagne de bulles que j’allais pouvoir avaler ce soir. C’était le seul bonheur appréciable de cette soirée à venir ; on pouvait picoler à outrance. Le boss était généreux, le champagne coulait à flots. Il affrétait même des taxis. Joie. Merci patron !

— Tu viens avec Quentin ?

Léa m’observait. J’eus un moment d’absence en repensant à ma dernière conversation avec mon ex-petit ami ; celle où je lui avais jeté une poêle en pleine tronche. Il l’avait esquivée, ce salopard, mais le manche de mon ustensile s’était fendu en percutant le mur.

Il aurait fallu que j’en demande une nouvelle au Père Noël, mais je n’en ferai rien. Et si je croyais encore au bonhomme dodu vêtu de rouge, j’aurais préféré lui commander une boîte de pansements pour réparer mon cœur abîmé. Encore une histoire qui se terminait mal. Je prenais conscience que je ne savais pas choisir les hommes qui entraient dans ma vie, car ils en ressortaient bien trop vite à mon goût, me laissant un parfum d’amertume sur les lèvres et un lourd chagrin me vrillant le cœur.

Je devais me faire une raison : je finirai seule avec mes chats, une place vide dans mon lit pour seule compagnie.

— Ça ne risque pas, pestai-je.

Voilà trois mois que j’avais rompu avec Quentin, pour des raisons d’incompatibilité d’avenir. Je n’en avais pas parlé, par fierté féminine sans doute. Avouer un énième échec amoureux était en dessous de mes forces.

— Ah ? Et pourquoi ça ? demanda-t-elle.

— Je l’ai mis dehors à grand renfort de coup de poêle.

Léa me fit de grands yeux étonnés.

— Je croyais que ça collait entre vous.

— Longue histoire.

— J’ai tout mon temps.

J’avisai l’horloge, bien décidée à tuer dans l’œuf cet interrogatoire.

— On doit aller bosser.

Elle me fusilla du regard.

— Tu es déprimante.

Je voulus répondre lorsque Yann et Aubin passèrent dans le couloir, les bras encombrés d’un large sapin. Les employés se collèrent au mur pour les laisser passer, et des cris joyeux retentirent dans tout l’étage. Léa passa la tête par le chambranle de la porte :

— Wahou ! Où l’avez-vous trouvé ?

Une voix rauque fusa de la salle de réunion.

— Il est beau, hein ? Le pépiniériste vient de le livrer !

Yann finit par nous rejoindre en salle de pause pour se servir un café, un sourire de gamin accroché aux lèvres, ses prunelles pailletées d’or. Il sentait bon le bois et la résine, et son odeur de forêt me monta au nez.

— Tu es de quel signe astrologique ? lui demanda Léa.

— Aucune idée, avoua-t-il.

— C’est quand ton anniversaire ?

Le rouge mangea ses joues.

— 25 décembre.

— Merde ! siffla-t-elle.

— Ouais, pas de bol. Mais ma mère est ravie. Chaque année elle pleure en disant que je suis son cadeau offert par les anges. « 15 ans que je priais pour avoir un bébé, tu es une bénédiction divine ! » Voilà ce qu’elle me dit à chaque Noël, gloussa-t-il en touillant son café. C’est le jour des câlins et des remerciements aux forces célestes, avec prières, bougies à l’église et tout le bordel.

Léa pouffa tandis que je restai silencieuse. Je trouvais leur rituel familial émouvant, moi qui ne recevrai pour cadeau qu’une longue litanie de reproches.

Mon amie lut le papier.

— « 21 décembre – 21 janvier. Capricorne : vous êtes un peu trop buté ! L’amour n’est pas rationnel, ne soyez pas si distant, ouvrez-vous à la folie des sentiments ! »

Yann avala son café de travers et toussa. J’osai m’approcher et lui tapai le dos pour l’aider à faire glisser le liquide. Il avala péniblement, puis se mit à rire. Yann riait tout le temps, c’était son superpouvoir, même si le terme « distant » ne lui convenait que trop bien. Depuis huit mois qu’il travaillait ici, il m’avait à peine adressé la parole et me fuyait comme la peste.

Je comprenais pourquoi : si son pouvoir était d’être d’humeur joyeuse, le mien était de faire trop souvent la gueule. Nous étions des étoiles opposées l’une de l’autre, destinées à ne jamais se rencontrer.

Il fronça des sourcils devant sa prévision, et je remarquai des petites ridules au coin de ses yeux. Loin de le vieillir, elles l’enrobaient de douceur et de sagesse. Tout paraissait tendre chez lui : ses yeux, sa voix, sa gestuelle, ses lèvres. Malgré son corps massif, sa gestuelle m’indiquait qu’il n’était pas homme à recevoir une poêle en pleine tête. Au contraire, mon petit cœur faisait de vilains soubresauts en sa présence, persuadé qu’avec une poêle, il me préparerait un petit-déjeuner qu’il amènerait au lit, avant de me couvrir de baisers.

Je m’empourprai à cette pensée. Yann ne m’avait jamais regardée, mais vu mon caractère à chougner tout le temps, c’était bien normal. Il méritait une belle princesse pour combler son cœur généreux (je l’avais entendu débattre de son célibat avec Aubin), pas une vilaine fée Carabosse comme moi. Je soupirai en silence face à mon avenir : seule avec mes chats, un lit vide, et bossue en plus. Ne me restait plus que l’ivresse du champagne pour égayer un peu ma soirée.

Yann partit d’un fou rire à l’écoute de son horoscope.

— Eh bien dis-donc, c’est mauvais !

— Complètement, approuva Léa.

Il se pencha sur le magazine.

— Tout le monde s’en prend plein la tronche dans ta feuille de chou ?

— Oui. Moi je dois faire pencher ma vie dans le bon sens, il paraît !

Il leva les yeux au ciel.

— Comme si c’était si simple… (Il lava sa tasse dans l’évier, se tourna vers moi, et me fixa de ses grands yeux.) Et toi, Lucie ?

Je restai interdite. Non seulement il m’avait adressé la parole, mais j’avais également senti un tremblement dans sa voix.

— Moi, quoi ?

— Ton horoscope, il dit quoi ?

Léa ne me laissa pas le temps de répondre et chantonna :

— Elle doit laisser un poisson rentrer dans son bocal.

Il arqua un sourcil en me détaillant, comme s’il cherchait à savoir où je cachai mes nageoires, et je me sentis nue sous son regard. Sa bouche commença à s’ouvrir quand Aubin fit une entrée tonitruante dans la salle.

— Eh ! J’ai besoin de volontaires pour tenir la buvette ce soir.

Je levais haut la main.

— J’y reste toute la soirée, si tu veux.

Yann me dévisagea.

— Toujours si peu à l’aise ?

Je rougis violemment, honteuse de mon insociabilité quotidienne.

— Je t’aiderai, conclut-il en partant, un large sourire fendant son visage. À tout à l’heure !

Je clignai des yeux, surprise qu’il veuille tenir le bar avec moi, nos conversations se limitant à celles des poissons rouges : des silences gênants. Les deux hommes partirent presque bras dessus, bras dessous. Ils étaient toujours d’humeur cordiale et joyeuse ces deux-là, on aurait pu croire à des jumeaux.

J’avisai de nouveau l’horloge. 9 h 20. Merde. Si le boss nous surprenait, il risquait fort de nous confisquer les bulles providentielles promises ce soir.

— On y va ? demandai-je à Léa.

Elle ne bougea pas, les yeux rivés sur le pas de la porte, désormais vide. Elle enroula machinalement une mèche de cheveux entre ses doigts et grignota ses lèvres.

— Il est mignon, tu ne trouves pas ?

J’ignorais duquel de nos deux collègues elle parlait. Je haussai les épaules, feignant l’indifférence, même si sa remarque m’avait piqué le cœur.

— Tu m’aides au bar ce soir ? l’interrogeai-je. On boira à l’œil en disant plein de bêtises.

J’avais surtout peur de me retrouver seule avec Yann. Mais mon amie secoua la tête, pensive.

— Tu me lâches ? râlai-je.

— Je vais être occupée.

— À quoi ?

Elle s’empourpra.

— Je vais attendre sous le gui. Qui sait, je suis peut-être un Lion qui s’ignore.

❄️ ❄️ ❄️

 

Corps : victime d’un coup de chaud.

Cerveau : aux abonnés absents.

Cœur : dans un état déplorable.

Tentative d’approche : ratée.

Encore une fois. Je ne les comptais plus, j’avais perdu le compte au fil de ces huit derniers mois.

« Ne soyez pas si distant, ouvrez-vous à la folie des sentiments ! »

Mais qui était payé pour écrire de telles conneries ? J’étais obligé de rester distant !

Je m’avachis sur mon siège aussitôt passé la porte de mon bureau. Je déboutonnai le haut de ma chemise, en proie à une crise de panique. L’air me manquait. J’ouvris ma fenêtre : la brise gelée me percuta de plein fouet, telle la douche froide dont j’avais besoin.

Je regardai en bas, les rues grouillaient de monde, folle fourmilière excitée s’agitant dans tous les sens. Les gens étaient toujours plus nerveux à l’approche des fêtes, je n’avais jamais compris pourquoi. À croire que cette période qui appelle au partage et à la félicité mettait le monde entier sur les nerfs.

Je contemplais les vitrines décorées, et écoutais les haut-parleurs diffuser des chants de Noël. Dès ce soir, à part pour les magasins, ce pays, comme beaucoup d’autres, s’arrêterait de tourner pour quelques jours. Le monde soufflerait un peu. Enfin, pas longtemps. Car tout repartirait au 2 janvier, dans un tourbillon frénétique qui allait bien trop vite pour moi.

Une voix moqueuse claqua derrière moi.

— Tu veux te transformer en glaçon ou choper la crève pour les fêtes ?

Je refermai la fenêtre, et Aubin me tendit un dossier épais de plusieurs centimètres. Il se retenait de pouffer, ce con. Je voulus lui dire de la fermer mais me retins ; je l’adorais, il était devenu mon meilleur ami dès mon premier jour dans cette entreprise. On s’entendait comme cul et chemise. Toujours fourgués ensemble, de vrais gosses. Je n’aimais pas les râleurs, fuyais les emmerdeurs, et maudissais ceux qui balançaient des crachats sur le dos des autres.

J’appréciais les âmes souriantes.

Les corps qui vous enveloppaient de bonté.

Et les cœurs ouverts au monde.

Le reste, ça dégageait, j’estimais que la vie était trop courte pour s’encombrer les emmerdes.

Sauf que, d’emmerde, j’en avais une, et elle était de taille. Colossale, écrasante, aucun superlatif n’était assez grand pour convenir à ma situation merdique.

Pourtant, ledit emmerde m’arrivait au menton et ne devait peser que la moitié de mon poids, bien que je n’ai jamais pu le vérifier, n’ayant pas eu la chance de pouvoir le porter entre mes bras. À cette pensée, mes doigts s’agitèrent dans le vide, me suppliant de vouloir toucher une peau que je supposais douce, et qui était à la fois trop proche et trop lointaine.

Je regardai par l’espace de ma porte restée entrouverte. Mon problème avait pourtant une solution qui se résumait à un verset biblique que ma mère appréciait tant : « Lève-toi et marche. »

Je me sentais en danger chaque matin lorsque je passais les portes de l’entreprise. Un jour, je le savais, j’allais craquer. Je crevais de me jeter sur ses lèvres, de passer mes mains autour de sa taille et montrer à tous qu’elle était mienne.

Sauf que nous étions à l’aube de 2022, et plus au temps de Cro-Magnon. Il paraît que les femmes craquent pour les dominants et les mauvais garçons, eh bien, raté pour moi, j’étais aussi doux et moelleux que le Bisounours qui envoie des câlins par le ventre. Mes ex me l’avaient bien assez reproché : « Trop gentil. Trop prévenant. »

J’avais fini par comprendre l’insulte cachée derrière. « Trop con. »

Pourtant, je m’obstinais et tombais à chaque fois par ivresse et maladresse du cœur.

Tant pis, j’assumais.

La vie n’étant qu’un éternel recommencement, je ne voyais pas comment cette fois pourrait être différente des précédentes.

Car Mademoiselle Lucie Duval m’avait balancé un uppercut dans le visage dès qu’on me l’avait présentée, et je gardais depuis un fier coquart, que j’arborais tel un trophée de guerre. Mon corps me piquait quand je la voyais, mes jambes avaient du mal à me porter ; cette jolie brune m’avait probablement jeté un sort dès qu’elle avait posé les yeux sur moi. Je l’imaginais chez elle avec une poupée vaudou à mon effigie, enfonçant chaque matin une nouvelle aiguille dans le cœur, douce torture qui me rendait dépendant de sa présence entêtante un peu plus chaque jour.

Je supposais aussi qu’elle ajoutait dans le café un élixir réservé à mon intention, je lui avais d’ailleurs toujours trouvé un goût suspect, comme un relent de philtre d’amour qui glissait dans ma gorge, s’y accrochait comme des milliers de doigts, dégoulinant dans ma trachée avant de se faufiler jusqu’à mon palpitant pour l’emprisonner.

Ça me faisait du mal, ça me faisait un bien, j’étais complètement paumé, à afficher un sourire à la con, alors que des braises brûlantes me consumaient le cœur. Mais je laissais la situation en l’état, chaque jour amenant sa peine et sa douleur, la demoiselle collègue, doublée d’une enchanteresse, ayant fait de moi une victime parfaitement consentante.

Il m’était pourtant bien difficile de garder la tête froide en sa présence. Face à elle je me sentais comme un ado, à bafouiller, les mains moites, le cœur défaillant qui hoquetait et me soufflait comme un malheureux : « On est vraiment dans la merde tous les deux. »

Ce merdier durait depuis des mois. Je n’avais rien tenté, et ne tenterai rien. Elle venait juste de se mettre en couple à mon arrivée, et ce n’était pas mon genre de foutre la merde dans les ménages.

Je voulais fusionner avec son cœur, pas briser celui d’un autre.

Elle n’avait jamais rien remarqué. Soit elle était aveugle, soit je méritais un oscar. Les deux, peut-être.

Un raclement de gorge me sortit de mes pensées romantico-mélancoliques. Mon pote se tortillait sur le fauteuil, en se foutant de ma gueule.

— C’est bon, tu es revenu sur Terre ?

Je soupirais, il avait compris que j’étais parti au pays joyeux des illusions amoureuses, là où tout le monde est beau et gentil, et où les gens s’aiment jusqu’à la fin des temps.

— Ce sont les devis pour le marché Baron, reprit-il avec sérieux. Il faut que tu les valides, j’y vais tout de suite, ils ferment à midi pour deux semaines.

J’épluchai la paperasse.

— Ça ne peut pas attendre janvier ?

Mon ami secoua la tête en se grattant la nuque.

— Non, ce sont des chieurs, j'ai peur qu’ils changent d’avis pendant les fêtes. Ils m’ont promis d’y réfléchir si je leur apportais les papiers ce matin.

Je souriais en vérifiant les chiffres proposés.

— Tu vas donc les cuisiner toute la matinée pour qu’ils signent.

— Je vais donc les cuisiner toute la matinée pour qu’ils signent, répéta-t-il.

Et il partit d’un fou rire, avant de caler les mains derrière sa tête et de se balancer sur le fauteuil. Je me retins de pouffer, Aubin était espiègle comme un gamin de 10 ans qui aimait faire des coups en douce.

— C’est mon job de tirer les vers du nez et de m’imposer en douceur, je te rappelle.

Je haussai les épaules pour l’emmerder.

— Ouais, t’es un bon petit vendeur.

— Eh ! protesta-t-il.

Je ris et levai les paumes en l’air en signe d’apaisement.

— Ok, t’es un putain de directeur commercial au top.

— C’est mieux.

Je lui rendis sa liasse de papier.

— C’est bon pour moi. (Je repensais à son film fétiche, celui où étaient balancés des gars dans une arène pour s’y entre-tuer, le monde ultra-concurrentiel de la vente n’était pas si loin de ce concept finalement.) « Déchaîne les enfers ! »[1]

Il rit aux éclats en approuvant.

Arrivé sur le pas de la porte, il me lança un regard goguenard.

— Au fait, après les fêtes, tu m’en devras une.

J’ouvris grand les yeux.

— En quel honneur ?

Sa langue claqua pour me narguer.

— Le petit vendeur, il a causé à Léa avant de venir dans ton bureau.

— Et ?

Il se marra.

— Accouche ! m’énervai-je.

— Une certaine brunette aurait mis son mec dehors à grand renfort de coup de poêle au cul, paraît-il.

Il partit en riant plus fort, mais je n’entendais plus rien, à part la cavalcade enragée de mon cœur. Lui que j’avais réussi à apaiser faisait désormais des loopings, s’envolait dans le ciel, sautillait de nuage en nuage, et embrassait la chaleur du soleil.

Un sourire benêt illumina mon visage.

Je voulais faire avancer le temps.

Cette soirée serait ma chance.

Mon âme pleine d’espoir me chuchota que le crépuscule m’offrirait ce soir l’aube d’une vie nouvelle.

 

❄️ ❄️ ❄️

 

— Lâcheuse, pestai-je à ma meilleure amie.

Léa me lança un regard taquin dans le miroir. Elle avait troqué son tailleur chic pour une belle robe de soirée rouge écarlate. J’eus honte de ma tenue : un simple jean noir et une chemise cintrée, ça ne m’était même pas venu à l’esprit d’amener de vêtements de rechange.

— Pourquoi tu te pomponnes autant ? l’interrogeai-je.

Elle devint plus rouge qu’un homard jeté dans une casserole d’eau bouillante. Elle se poudra le nez, et appliqua une épaisse couche de gloss pailleté sur ses lèvres. Puis elle s’inclina vers moi pour peindre d’autorité ma bouche en rouge.

— J’ai envie de faire pencher ma vie amoureuse dans le bon sens, avoua-t-elle.

Je hoquetai.

— Ne me dis pas que tu crois à ton horoscope ?

— Et pourquoi pas ?

— Tu es bien trop rationnelle pour ça.

Elle haussa les épaules.

— Bah, c’est Noël, non ? La saison de l’espoir et des miracles ! Et puis…

— Et puis ?

Elle se tortilla devant le miroir, réajustant sa coiffure pour mettre en valeur ses jolies boucles.

— Et puis je compte bien mettre la main sur un certain grand brun ce soir, énonça-t-elle. Il me plaît trop avec son sourire de gamin. (Elle se lécha les lèvres, son regard pétillant de malice.) J’espère qu’il a gardé cette odeur de résine et de sapin, la Balance entend bien avoir son cadeau de Noël ce soir : un fauve sous le gui ! (Elle m’acheva par un clin d’œil.) Et plus si affinités.

Mon cœur se serra à cette pensée. Odeur de sapin et sourire de gamin… Je n’aurais jamais pourtant pensé qu’elle puisse s’intéresser à lui. Après tout, ils étaient de nature aussi enjouée l’un que l’autre. Ils se ressemblaient : deux astres sur la même trajectoire.

Je soupirai en songeant à mon univers vide et entouré de noir.

— Allez, viens, on est en retard, j’ai soif !

Elle sortit en trombe des toilettes, se déhanchant dans sa robe moulante, tous les regards se retournant sur son passage. Je me sentis mal à l’aise ; elle était la mariée, et moi celle derrière qui tenait la traîne et qui n’attraperait jamais le bouquet. Je n’avais jamais été chanceuse en amour, collectionnant les abrutis et les égoïstes, offrant mon cœur sur un plateau d’argent, et ramassant les miettes, de lourdes larmes pour seules compagnes. Je pensais que l’âge me rendrait moins sensible, il n’en n’était rien. À chaque rupture, je contemplais les morceaux de mon cœur éclatés sur le sol. Je me penchais toujours pour les ramasser, les recoller maladroitement comme un puzzle, en espérant que l’amour d’un homme arriverait enfin à combler ses vilaines crevasses.

Mon cœur me soufflait de m’accrocher, mais je commençais à sombrer, bien incapable de partager son enthousiasme. Car, contrairement à mon amie, je ne croyais plus aux miracles.

Je repensais aux mots alignés.

L’amour va frapper à votre porte.

Une nouvelle déception, oui.

N’ayez pas peur, ouvrez votre bocal…

Je crains que mon bocal ne soit trop petit pour deux.

Ayez confiance, cette année vous nagerez à deux pour les fêtes !

Ou je coulerai, seule au fond des flots.

La salle de réunion, transformée en salle de banquet pour l’occasion se remplissait peu à peu, et une collègue de la comptabilité se tenait à l’entrée pour nous coiffer d’un bonnet de Noël.

— Cadeau du patron, rit-elle.

Comme chaque année, je me trouvais ridicule affublée de ce couvre-chef, mais Léa eut un fou-rire en le réajustant. Désormais toute vêtue de rouge, elle ressemblait à une vraie mère Noël.

— Ah, voici les deux plus belles !

Aubin se tenait derrière le bar, alignant les coupes, débouchant bouteille sur bouteille. Je pris peur devant leur nombre avant de sourire ; au moins l’ivresse ne me ferait pas défaut ce soir. Mon bocal, à défaut d’amour, se remplirait de douces bulles d’alcool.

— Tu t’en sors, mon vieux ? hurla-t-il en direction du sapin.

Je me retournai et vis un grand gaillard se débattre avec une guirlande scintillante qui pendait négligemment. Elle était tout emmêlée, et je ris en découvrant un Yann perplexe, perdu comme s’il étudiait le plus complexe des modes d’emploi.

— Bac + 5 et incapable d’accrocher une foutue guirlande ! se moqua Aubin.

La réponse fusa.

— Connard !

Mais je ne sentis aucune colère dans sa voix, bien au contraire, il riait de bon cœur.

— Lucie ? Amène-lui ça, tu veux ?

Aubin me tendit deux coupes de champagne en désignant d’un coup de menton son ami empêtré dans les fils.

— Pour encourager le guerrier, ça lui fera plaisir que tu lui apportes le saint nectar, fit-il.

Un nouveau pincement piqua mon cœur. Je restai interdite, avec l’envie de lui demander pourquoi c’était à moi d’y aller. Yann me parlait à peine, j’avais essayé de nouer une relation avec lui à son arrivée, mais il s’obstinait toujours à me fuir, nos échanges se résumant à de simples formules de politesse. Je savais que je n’étais pas d’une compagnie toujours agréable, mais son rejet public, remarqué de tous, avait froissé mon ego, et abîmé mon cœur. Léa passa derrière moi en me donnant un petit coup dans les reins.

— Réveille-toi et fonce, ma cocotte !

Elle paraissait contrariée, les joues rouges de colère. Je grimaçai.

— Foncer ?

— Ma chérie, je t’adore, mais tu sais que tu es une sacrée godiche ?

Et comme j’écarquillais grand les yeux, elle ajouta :

— Bocal, ouverture, nager à deux !

Elle gloussa comme une gamine et me poussa en direction du sapin, les coupes s’entrechoquant entre mes mains tremblantes.

Yann s’acharnait avec patience à démêler la guirlande. N’importe qui l’aurait jetée dans son carton depuis longtemps. Pas lui. Il était réputé pour être la patience incarnée. En sentant quelqu’un arriver dans son dos, il pouffa d’une voix joyeuse :

— Ah, quand même ! Tu t’es enfin décidé à ramener ton petit cul pour m’aider !

Je me figeai, les joues en feu, et bafouillai quelques mots inintelligibles à son intention. Je vis ses épaules tressauter, et les muscles de ses bras se tendre. Puis, comme dans un film, il tourna sa tête au ralenti, me contempla telle une apparition divine ou diabolique (De ça, je ne fus pas certaine), et fixa de ses beaux yeux noisette le poisson coincé dans son bocal que j’étais. Nous n’avions jamais été aussi près l’un de l’autre, deux astres opposés étrangement face à face, annonçant sans doute un bug dans l’univers, peut-être sa destruction totale.

Je remarquai pour la première fois des éclats verts au fond de ses iris. Un beau vert mousse qui rappelait le sapin décoré, et qui me firent tourner la tête.

— Lucie ?

Il était pâle comme un linge, le visage blême de honte, le mien devait être aussi rouge que la robe de Léa. Je lui tendis sa coupe.

— Il paraît que tu as besoin de prendre des forces, souris-je, espérant détendre l’atmosphère.

Une de ses mains lâcha les nœuds de la guirlande et je lui offris la coupe.

Enfin acquittée de ma tâche, je voulus m’enfuir quand son autre main me retint par le poignet. J’entendis un bruit de plastique, puis baissai les yeux : la guirlande n’était plus qu’un serpentin échoué au sol.

— Excuse-moi, dit-il, penaud. Je pensais que c’était Aubin.

Il lança un regard assassin à son ami, toujours posté derrière le bar. Ce dernier brandit une coupe dans sa direction en signe de victoire. Je remarquai alors que Léa s’était rapprochée de lui et réajustait le col de sa chemise. Ils raient ensemble, et je compris que c’était pour Aubin qu’elle s’était faite aussi belle ce soir, et non pour celui qui me retenait de sa main.

Je jetai un coup d’œil discret à Yann, étrangement soulagée. Ils se ressemblaient tant avec son ami, aussi bien de caractère que de physique, qu’il était facile de les confondre. Mon cœur s’emballa et joua au yoyo. Ses battements devenaient si forts que je me sentis mal, il cognait contre mes côtes. J’avais chaud, j’avais froid, mais je me sentais bien, les doigts de mon voisin refusant de me lâcher.

— Ce n’est pas trop tôt pour ces deux-là, tu ne crois pas ? lâcha-t-il.

Sa voix était douce, son regard empli de bienveillance.

Je hochai la tête, mais gardais le silence. Avant ce soir, je n’avais jamais remarqué qu’ils se plaisaient, Léa ne m’en avait jamais parlé, elle avait eu son lot de déceptions elle aussi, sans doute avait-elle préféré garder les envies de son cœur tel un doux secret.

Secret qui éclatait ce soir sous le fameux esprit de Noël.

J’étais heureuse pour eux, ils le méritaient. Ils se mangeaient des yeux, et je compris qu’ils se retenaient de se jeter sur la bouche l’un de l’autre. La honte me submergea, j’avais promis de tenir ce fichu bar, de passer ma soirée à remplir les coupes de champagne, et je restais plantée devant ce sapin à moitié décoré, aux côtés d’un homme qui ne m’avait jamais appréciée. J’avalai ma coupe pour me donner le courage de partir.

Je voulus retirer mon bras, mais les doigts de Yann se refermèrent un peu plus. Je levai les yeux vers lui.

— Je dois m’occuper du bar, lui expliquai-je.

Il ne dit rien, mais son regard révélait son combat intérieur. De mon côté, je désirais simplement me retirer de sa chaleur et de son odeur de forêt, même si l’idée de le quitter me faisait mal.

— Yann ? Tu as un souci ?

J’étais sincèrement inquiète, il était toujours blanc comme un linge, à me fixer d’un regard indéchiffrable. Il prit une grande inspiration, siffla son champagne et posa nos coupes vides en équilibre précaire sur une branche de sapin. Il m’entraîna au centre de la pièce, le ronron des chants de Noël berçant nos corps enivrés. Il me fit pivoter vers lui, posa ses mains sur mes hanches, et enfouit son visage dans mon cou. Il termina avant que je ne puisse m’offusquer de cette nouvelle intimité :

— Danse avec moi d’abord.

Sa voix mélodieuse résonna au fond de mon être. Je sentis quelque chose renaître en moi. Un joli boum boum qui pansait mon âme meurtrie, les vilaines cicatrices de mon cœur se transformant en beaux rubans colorés, tel un cadeau céleste que je n’espérais plus.

Je laissais les mains de mon cavalier courir sur mon dos, oubliant toutes mes réserves, profitant de cette parenthèse, de cette étrange petite bulle qui venait de se créer.

Je priai pour qu’elle n’éclate jamais.

Alors je m’accrochai à cet homme, et m’enivrai de son odeur jusqu’à devenir saoule.

 

❄️ ❄️ ❄️

 

Sa peau était aussi douce que je me l’étais imaginée. Légèrement granuleuse, parée d’une chair de poule délicieuse. J’ignorais si elle avait froid, ou si ma présence la troublait. Mon cœur priait pour la seconde option. Un doux parfum féminin m’emplit les narines et réchauffa mon âme. J’entendais de la musique au loin, mais n’y prêtais pas attention, imposant des mouvements lents à ma cavalière pour la tenir au plus près de moi. Je me refusais à la lâcher, maintenant qu’elle dansait enfin entre mes bras.

Elle ne me repoussait pas, suivait le rythme, caressait doucement mon cou de ses ongles. Je me fis violence pour ne pas quitter cette salle en sa compagnie dans la seconde. Je voulais que nous soyons seuls au monde, deux astres enfin réunis. Je nous voyais monter dans un taxi, faire un tour nocturne de la ville. Je désirais la faire danser sous la neige, la couvrir de baisers, avant de lui offrir la lune et les étoiles.

Et mon cœur enveloppé d’un ruban doré.

Ce dernier s’angoissa. La boîte fermait pour dix jours, et je prenais le train demain pour écouter les remerciements annuels de ma mère au Saint Grand Patron, comme elle l’appelait. Cette pensée m’amusait, mais cette année, je ne voulais pas venir seul. Le cadeau divin viendrait accompagné d’une jolie brune envoyée par les anges.

Sauf que mon cœur continuait de paniquer, m’encourageant à vite lui demander :

— Où pars-tu ?

Lucie tressauta entre mes bras. Elle releva son visage parfait vers moi, le menton calé sur mon torse, ses yeux plongés dans les miens. J’eus tout le loisir d’étudier sa jolie peau, ses grains de beauté jetés de façon anarchique, et ses lèvres peintes en rouge appelant au désir.

J’arrêtai de danser, subjugué par son éclat, fatigué par les cabrioles de mon cœur malmené. La tenir contre moi me faisait autant de bien que de mal, c’était du grand n’importe quoi. La voix étonnée de Lucie me ramena sur Terre.

— Pardon ?

Elle clignait des yeux comme les guirlandes du sapin. Je repris contenance.

— Pour les fêtes, je voulais dire.

Elle se renfrogna un peu avant de répondre :

— À Saint-Malo.

Mon visage s’illumina, un souvenir honteux éclatant dans ma cervelle.

— Ah, magnifique ! Je n’y suis allé qu’une seule fois, et je me suis fait avoir par la marée. J’ai dû rejoindre le rivage à la nage.

La moue intriguée qu’elle m’offrit valait tous les bonheurs du monde. Elle écarquilla grand les yeux quand j’achevai :

— Et sur la baie, je me suis fait traiter de : « Con de touriste ! »

Elle éclata de rire contre mon torse, elle qui riait pourtant si peu. La salle entière se retourna sous la surprise, Léa levant même un pouce en l’air. L’orgueil me submergea et je me fis la promesse de faire rire ma cavalière tous les jours, si elle voulait bien de moi. Et si je manquais à mon serment, j’offrirais moi-même mon âme aux enfers.

Elle essuya une larme au coin de ses yeux.

— Pourquoi n’as-tu pas appelé les secours ?

Je lui lançai un haussement de sourcil pour toute réponse.

— Pour quoi faire ? Je sais nager !

Nouveau rire. Cristallin. Beau. Pur. Rien que pour moi. Je levai les paumes en l’air et m’écartai un peu pour lutter contre mon envie de me jeter sur ses lèvres. Elle secoua la tête, timide.

— Oh, je te crois. Mais je n’aurais jamais osé faire comme toi.

— Osé quoi ? m’étonnai-je. Te jeter à l’eau et nager droit vers le rivage ?

Elle battit des cils si rapidement que je me demandai si elle ne cherchait pas à m’envoyer un message en morse. Et moi, je racontais n’importe quoi. Ce matin encore, je la fuyais, et maintenant je me collais contre son cœur dans l’espoir d’y entrer. Puis la réalité me percutait de plein fouet : je lui avais imposé mes bras d’autorité et j’ignorais si elle était intéressée, même si je la savais fraîchement célibataire.

Lucie se tortillait devant moi, je la sentais gênée, je m’étais encore perdu dans mes pensées, sans doute se sentait-elle négligée. Elle se mordit ses jolies lèvres et m’annonça en désignant le bar :

— Je… j’avais promis de servir à boire.

— Et moi j’avais promis de t’aider.

Sur le moment, je m’étais demandé pourquoi je voulais m’imposer la douleur de passer la soirée à ses côtés, à la contempler sans avoir le droit de la toucher, me faisant volontairement saigner le cœur. Mais je compris que ce dernier savait qu’aujourd’hui serait ma chance.

Nous nous installâmes au bar, Léa et Aubin s’éclipsant de la soirée main dans la main, sourire aux lèvres et joues en feu. Je ne voulais pas imaginer ce qu’ils allaient faire, ou plutôt si, je ne l’imaginais que trop bien, une image éclatant dans mon esprit, de celle que je voulais reproduire avec le joli poisson qui se tenait à mes côtés. Je priais juste pour que mes amis ferment bien la porte de leur bureau à clé. Connaissant Aubin, j’étais persuadé qu’il penserait même à pousser l’armoire. Pour Léa, j’étais moins sûr, je l’imaginais plus à vouloir faire savoir à l’étage entier ce qui se passait entre eux.

Je reconnus que cette option ne me viendrait pas à l’esprit, j’étais un mec à l’ancienne, pour qui sexe rimait avec discrétion. Mais quelque chose me disait que mon petit poisson préférerait la tranquillité de son château au fond des mers, plutôt qu’un ébat fugace derrière une anémone.

Lucie remplissait verre sur verre, ses joues étaient rouges, ses yeux brillants. Elle était belle.

— Arrête de faire ça, fit-elle au bout d’un moment.

— Faire quoi ?

— Me regarder de cette façon.

Elle rougit en disant cela, et je me décidai à prendre la perche qu’elle me tendait.

— Je n’y peux rien si tu es belle.

Le rougissement s’étendit à sa gorge, mais son regard devint plus sérieux, presque froid.

— Pourquoi m’as-tu invitée à danser ?

— J’en avais envie depuis longtemps, tu me plais, avouai-je sincèrement.

Elle me jeta un regard implorant, cela me fendit l’âme, j’eus le sentiment de voir mes nouveaux espoirs réduits à néant. Je m’approchai d’elle, posai mes paumes sur ses joues brûlantes.

— Pourquoi maintenant ? Tu m’as toujours évitée.

Je souris tristement, posai mon pouce sur sa lèvre inférieure pour la caresser.

— Il y a deux types de mecs quand une fille leur plaît, expliquai-je. Ceux qui font du rentre-dedans, et ceux qui fuient, je fais partie des seconds. (J’inspirai lourdement.) Tu avais quelqu’un. Je ne voulais pas me torturer, rester à tes côtés, t’aimer un peu plus chaque jour, pour ensuite pleurer à l’idée que tu te blottissais entre d’autres bras le soir. (Elle battit des cils plus fort, et des larmes roulèrent sur ses joues.) Mais ce matin, un mouchard m’a rapporté une histoire de rupture à coups de poêle, et je me suis dit que je devais tenter ma chance.

Elle rit et je déposai un chaste baiser à la commissure de ses lèvres. Je frissonnai, leur goût délicat fut une torture et m’inspira d’autres pensées, pas chastes pour trois sous.

Lucie essuya ses larmes.

— J’ai rompu il y a trois mois, avoua-t-elle, penaude.

Les bras m’en tombèrent. Elle ne dit rien, me laissant digérer l’information ; celle qui signifiait que nous avions perdu des jours, des semaines entières.

— J’ai eu mon lot de salauds ces dernières années, tu sais… chuchota-t-elle.

J’eus peur de ce qu’elle allait m’annoncer. Elle leva des yeux brillants vers moi, prête à m’achever le cœur, à trancher mon âme.

— Mais avec toi, j’ai envie d’essayer.

Je respirais de nouveau. Le divin était de mon côté, et je comptais bien profiter de ma chance. Je sifflai un collègue pour lui demander de nous remplacer. Je le savais barman et fêtard dans l’âme, il accepta sa mission sans broncher.

Je pris la main de Lucie dans la mienne. Ça me picota comme à mes 15 ans. L’amour vous rend con, mais surtout vous rend heureux.

En bas de l’immeuble, je hélai un taxi, et au bout de vingt minutes, nous étions devant le mien. Lucie m’offrit un regard faussement gêné.

— C’est… mon bocal, expliquai-je avec maladresse.

Elle éclata de rire sous la référence.

— Si tu avais été galant, tu m’aurais raccompagnée à mon propre bocal, me taquina-t-elle.

Je devins rouge de gêne.

— Je… j’ai pensé que nous serions mieux chez moi pour prendre un dernier verre.

Je n’osai lui avouer que je souhaitais surtout prendre son corps tout entier.

— C’était présomptueux de ta part, fit-elle.

Je ne pus cacher ma déception.

— Bien sûr…

Elle sourit, s’avança et déposa un baiser sur mes lèvres. Un vrai, un de ceux qui ont le goût de l’espoir et du bonheur.

— Mais je veux bien danser à nouveau. On a perdu assez de temps tous les deux, tu ne crois pas ?

Je hochai la tête, je ne pouvais que lui donner raison.

Arrivés dans mon appartement, je mis l’« Ave Maria ». Contrairement à ma mère, je n’étais pas croyant. J’avais juste envie d’un chant divin, d’une bénédiction pour protéger notre union, notre histoire naissante, cette petite chose fragile qui avait le pouvoir de combler le vide d’une existence.

Je pris confiance et je la fis danser, comme elle l’avait souhaité. Gracieusement, ses pieds légers effleurant mon parquet. Amoureusement, ses lèvres goûtant les miennes, les laissant à vif. Furieusement, ses mains accrochant mon dos, son corps avalant le mien, le dévorant, hurlant son plaisir dans le silence de la nuit.

Le lendemain, je ne pris pas le train. Je continuai à faire danser celle qui faisait battre mon cœur.

Tout amour est fragile, mais tout amour est la chance d’une vie.

C’est comme un chant de Noël.

Un espoir, un doux couplet chanté par nos âmes.

Et résonnant dans nos cœurs étoilés.

 

❄️ ❄️ ❄️

 

Mot de l’auteure (2)

 

Ah !! La magie de Noël, voilà quelque temps que cette idée de nouvelle me trottait dans la tête : de la joie, de la douceur, des pompons et des paillettes.

Tu l’auras compris, chez moi tout est doux et romantique, je conçois chaque histoire comme une petite bulle où il fait bon se réfugier. Merci d’avoir partagé mon petit bocal durant ces quelques pages (eh oui, moi je suis Poissons, et toi  ?)

À bientôt !

Isabel

 

[1] Gladiator, de Ridley Scott