La contemplation des lignes - 1ers chapitres

1.

 

 

— Te souviens-tu du jour où tu es mort ?

— Non.

— Pourquoi me mens-tu ?

— Je ne mens pas.

— Si. Je l’entends au ton de ta voix. Dis-moi. Dis-moi où tu étais.

— Vous ne pourriez pas comprendre.

— Essaye, s’il te plaît.

— Vous voulez savoir si je l’ai vu, n’est-ce pas ?

— Qui ça ?

— Dieu.

— Eh bien, oui, j’avoue que j’aimerais le savoir.

— Je suis désolé, mais vous allez être déçu. Car je n’ai vu ni dieux, ni anges, ni démons.

— Mais tu as bien vu quelqu’un ?

— Oui.

— Alors qui est-ce ? Qui dessines-tu sur toutes ces pages ? Qui est cette personne ?

— C’est difficile à expliquer.

— Dis-moi, s’il te plaît. Qui est-ce ?

— Celle qui m’a sauvé.

— Pardon ?

— Celle qui m’a demandé de vivre. Celle que je dois attendre. Celle que je vais aimer.

 

2.

La fille

 

 

Je descends du train en faisant bien attention aux marches glissantes. Il a plu une bonne partie du trajet, et je n’ai aucune envie de me casser la figure. Je suis la dernière à sortir. J’ai laissé le wagon se vider avant de me lever de mon siège. J’ai pris mon petit sac de voyage sous le bras, passé mon coupe-vent pour me protéger de la fraîcheur extérieure, et je me suis jetée dehors.

Je n’avais pas prévu de m’arrêter ici. Je pensais aller plus loin, me laisser porter par le train plus longtemps, mais peu importe, c’est mon choix, c’est ainsi. Je me retrouve sur le quai de la gare et je lève le nez. Il fait froid, humide, brumeux, et je vais vite me retrouver gelée si je ne bouge pas. Il doit à peine faire dix degrés, et je ne porte qu’un jean, des ballerines et un petit pull léger. Je maudis la météo, car à cette période de l’année, il devrait pourtant faire beau et chaud. Le train siffle, bouge, et reprend sa route, me laissant dans un endroit que je ne connais pas. Je le regarde s’éloigner, le cœur serré, essayant de me convaincre que je n’ai pas fait une erreur en m’arrêtant ici, dans un lieu inconnu dont je ne sais rien.

Il n’y a pas grand monde sur le quai, à part quelques familles venant accueillir l’un des leurs, ainsi qu’un couple d’amoureux qui s’enlace et qui s’embrasse. La gare semble minuscule, j’en conclus donc que je suis dans une petite ville, et j’espère tout de même que je vais y trouver un loueur de voitures. Je n’en pouvais plus du train, de ses contours exigus, de son balancement régulier. J’aime voir le paysage défiler devant mes yeux, j’aime voir les montagnes succéder aux prairies, les lacs succéder aux canyons, les déserts succéder aux forêts. Mais cette fois, j’ai eu besoin de prendre l’air, de me lever, de marcher, de courir, de crier, de hurler.

Je me dirige vers l’accueil. Une dame me désigne le commerce que je cherche et me donne l’adresse en me dessinant rapidement un plan de la ville.

— Quel type de véhicule recherchez-vous, mademoiselle ? C’est petit ici. Vous risquez de ne pas avoir de choix, m’explique-t-elle d’un ton navré.

— Ça n’a aucune importance, lui dis-je.

Et c’est la vérité, car je me moque bien de louer une citadine ou un 4X4, tant que je peux rouler en toute liberté, ça me convient. Ça fait maintenant des années que j’engloutis les kilomètres, me laissant porter, me laissant guider.

Guider par quoi ? Par les lignes ? Dans quel but ? Pourquoi je m’inflige tout ça ?

Une première goutte tombe sur mon nez et me sort de mes songes. Une deuxième. Une troisième. Il commence alors à pleuvoir, d’une petite pluie bruineuse qui ruisselle et s’insinue dans tous les pores de ma peau pour me frigorifier. Je tords le nez, j’ai froid, j’ai faim.

Je décide de reporter mon projet de location de voiture le temps de me restaurer, et surtout de me réchauffer. Je rentre dans un café au sol recouvert d’un beau damier noir et blanc, d’un large comptoir et de grosses banquettes rouges. J’adore ce genre d’endroit, accueillant, familier, je m’y sens bien. Je me choisis une banquette au fond, à l’abri des regards, et j’ai à peine le temps de m’asseoir et de me saisir du menu qu’une serveuse me sert une tasse de café fumante. L’odeur de la caféine emplit alors mes narines, et je sens une odeur agréable de cannelle et de fruits rouges me monter à la tête.

— Que désirez-vous manger, madame ? me demande la serveuse. On a une excellente tarte au citron, tout est fait maison ici. Et le chef fait les meilleurs pancakes de la région, ajoute-t-elle d’une voix enjouée.

Je lève le nez et je l’observe. Elle est jeune, très jeune. C’est une petite rousse toute fine, au visage bardé de taches de rousseur et aux yeux verts pétillants, la taille impeccablement cintrée par son tablier blanc, et les cheveux grossièrement attachés avec un ruban violet. Je regarde son étiquette et je plisse les yeux, ma serveuse s’appelle « Lucy ».

— Alors, si le chef est si doué que ça, allons-y pour les pancakes. Et des œufs brouillés, s’il vous plaît.

La jeune serveuse me fait des grands yeux étonnés.

— Waouh ! Vous venez de Californie ? me demande-t-elle, apparemment surprise.

Je sursaute et je me cale au fond de ma banquette.

— Euh… oui. Comment le savez-vous ?

— Vous avez l’accent.

— Ah.

Depuis le temps que j’ai quitté mon État natal, j’aurais pu croire que je l’avais perdu mon accent. Apparemment, non.

— Et qu’est-ce qui vous amène par ici ? continue-t-elle.

Sa question est parfaitement innocente, dénuée de tout jugement et de toute curiosité. Elle cherche juste à être polie et pourtant je reste plantée face à elle sans rien dire. Car, en vérité, je ne sais pas quoi lui répondre.

Je ne sais absolument pas ce que je fais ici.

— Oh ! Pardon, reprend la jeune serveuse au bout d’un moment, gênée. Veuillez m’excuser, ça ne me regarde pas.

Et je la vois s’éloigner, clopinant avec grâce sur ses petites bottines, demandant à d’autres clients s’ils ont besoin de quelque chose. Puis, mon attention se reporte sur le set de table qui désigne le Colorado et ses plus grandes villes. J’y vois aussi des dessins de plaines, de chevaux, de bétails et de montagnes. Je reste ainsi pensive sur ma banquette pendant de longues minutes, le temps que Lucy me rapporte ma commande. Elle se fend d’un large sourire en déposant mon assiette garnie à ras bord, et je me maudis d’avoir été si impolie avec elle.

— Pardon, lui dis-je. Pouvez-vous me dire où est l’office du tourisme ici ? J’aurais besoin d’un plan de la région.

— Oh ! C’est juste à côté de l’hôtel de ville, me répond-elle de toutes ses dents blanches. C’est le grand bâtiment sur la place de la ville, là-bas, en partant sur votre droite. Vous ne pourrez pas le rater.

Je la remercie vivement et je dévore mon plat. Je commence à mieux réfléchir, réchauffée et le ventre plein, même si mes pieds sont toujours gelés. Il faudra que je songe à m’acheter prochainement de vraies chaussures, si je ne veux pas finir grippée.

Je laisse mes doigts courir puis taper nerveusement sur la table et j’observe tout ce que je vois autour de moi. Les clients vont et viennent, sourient, se saluent, s’embrassent. Je suppose que beaucoup sont des habitués et qu’ils doivent peut-être même tous se connaître. Je me demande alors bien ce que je fais ici, dans le café de cette petite ville, à des milliers de kilomètres de chez moi.

Mais je n’ai plus de chez moi.

Mon cœur rate alors un battement, et je sens soudain une vague de panique m’envahir. Je ferme les yeux. J’inspire. J’expire. Et je recommence plusieurs fois, jusqu’à ce que je me calme. Puis je secoue la tête, et je me lève. Je récupère mon sac, mon coupe-vent, je règle mon repas, salue poliment ma jeune serveuse à qui j’ai laissé un gros pourboire et je me retrouve dans la rue. Il fait toujours aussi froid, mais la pluie a cessé, se transformant en un faible crachin. Le sol est trempé, saturé de grosses flaques d’eau, et les voitures font bien attention à ne pas rouler trop vite, pour ne pas éclabousser les passants. Je suis surprise pas tant d’attention de leur part, car dans les grandes villes, les conducteurs ne se priveraient pas d’arroser toute la chaussée.

Je regarde le sol et ses lignes blanches qui strient la route. J’inspire à fond, et je prends à droite.

Je récupère tous les prospectus possibles à l’office du tourisme, mais comme je n’y trouve aucun plan détaillé de l’État, j’en achète un dans une petite supérette, et j’en profite pour prendre quelques affaires supplémentaires pour mon voyage, car j’ignore quand je ferai mon prochain arrêt.

Et, les bras surchargés, je me dirige enfin vers le loueur de voitures. Je ne vois sur le parking que quelques voitures, et j’espère vraiment que je vais pouvoir louer l’une d’entre elles, sinon, je n’aurais plus qu’à retourner à la gare et continuer ma route autrement.

Je pousse la porte et une sonnette stridente retentit. Il n’y a personne, mais j’entends un bruissement et une forte toux venir de l’arrière-boutique.

— J’arrive ! crie une voix rauque.

Je regarde à droite, puis à gauche. Tous les murs sont blancs, c’est propre, mais triste, et pas vraiment accueillant.

Je n’attends pas longtemps et un monsieur assez âgé apparaît derrière le comptoir. Il est chauve, aborde une épaisse barbe grise, une chemise à carreaux et de grosses lunettes.

— Je peux faire quelque chose pour vous, ma p’tite dame ? me demande-t-il en toussant.

— J’aimerais vous louer une voiture s’il vous plaît, lui dis-je en m’avançant.

Le monsieur âgé sort alors une pile de papiers et commence à griffonner dessus.

— Pour combien de temps ?

— Un mois environ, je lui réponds.

— Vous êtes ici pour le travail ou en congés ?

Je secoue vigoureusement la tête, gênée.

— Ni l’un ni l’autre.

Le vieux monsieur tord le nez.

— Et vous pensez la ramener ici, ou dans une autre agence ?

— Une autre agence.

Il continue de griffonner ses papiers, puis m’explique qu’il n’a que trois véhicules de disponibles. Je réponds que ça n’a pas d’importance, et que le petit pick-up fera parfaitement l’affaire, que je n’ai pas besoin de plus.

Je le regarde relever mon numéro de permis de conduire et celui de ma carte bancaire. Puis, je ferme les yeux et mon esprit s’évade. Je me mords les lèvres et les larmes me montent aux yeux. Alors, je repense soudain aux lignes blanches, et je me demande si cette fois, elles vont enfin se décider à m’amener enfin quelque part.

Quelque part où je me sentirai enfin en paix.

Quelque part où je serai enfin heureuse.

— Ça ne va pas, ma p’tite dame ? me demande le vieux monsieur de sa voix rauque.

Je dois avoir l’air bien pâle et bien accablée, car il semble s’inquiéter sincèrement pour moi. Je hoche la tête et me redresse de toute ma hauteur. Puis, je me force à sourire, alors que pourtant, à cet instant-là, j’ai juste envie de m’écrouler et de pleurer toutes les larmes de mon pauvre corps.

— Si, pardon. Veuillez m’excuser.

— Il n’y a pas grand-chose à voir dans la région, ma p’tite dame, continue-t-il d’une voix douce. Vous comptez faire quoi par ici ?

Je refoule mon chagrin et je lui réponds en inspirant lourdement :

— Rouler.

 

3.

Le garçon

 

 

— Ethan !

Je soupire en claquant le coffre de la Jeep. Si on m’interrompt toutes les dix minutes, je n’arriverai jamais à partir. Je me retourne en direction de la maison et je vois Chase me faire de grands signes frénétiques depuis la fenêtre de la cuisine. Qu’est-ce qu’il me veut encore ?

— Attends deux secondes ! me hurle-t-il.

Je secoue la tête. Hors de question. Vu le temps qu’il fait, je dois décoller dans la seconde. Sinon, ce sera trop tard.

— Non ! je râle. Tu as vu le ciel et ce vent ? On est bon pour avoir droit à la tempête ! Je dois y aller maintenant !

Une bourrasque se lève soudain, ébouriffant mes cheveux indisciplinés, soulevant ma veste, ballottant les branches des arbres, balançant les massifs de plantes, malmenant le linge qui a le malheur de sécher dehors. Je lève le nez au ciel, chassant des mèches de cheveux vers l’arrière. Les nuages sont gris, presque noirs, l’atmosphère est lourde et suffocante. Le tonnerre gronde, et je vois au loin des éclairs qui fissurent le ciel, telles des lignes d’énergie, provenant directement du ciel pour frapper la terre, comme pour nous rappeler dans un grondement sourd que nous ne sommes qu’une poussière de passage dans cet univers.

Chase se met à hurler plus fort.

— Jake dit qu’il veut des œufs !

Des œufs ?

— Des œufs ? je beugle en réalisant ce qu’il vient de me demander. C’est une blague ? J’ai une cinquantaine de poules je te rappelle !

Chase hausse les épaules.

— Bah, c’est ce qu’il m’a demandé de te dire ! Et Ava veut des craies !

Je soupire. Je n’en peux plus. Si tout le monde me rajoute quelque chose à acheter, à boire, à poster ou à je ne sais quoi encore, autant que je reste ici. Je sens alors qu’on gigote dans la voiture.

— Tout doux, Étoile. On part bientôt, promis, dis-je en tapotant la vitre côté passager, et le gigotement cesse instantanément.

Le vent redouble d’intensité et fait valdinguer les piquets que j’ai plantés dans la terre il y a seulement quelques jours. Je grince des dents. Pas assez profond, je me dis à moi-même. Tant pis, je verrai ça plus tard.

— Des craies comment ? je lui demande d’une voix forte et j’espère assez exaspérée pour lui faire comprendre que j’en ai marre et que je veux partir.

Chase me fait une vilaine grimace, suivie d’un signe de la main me demandant d’attendre. Il s’éclipse et revient aussitôt.

— De toutes les couleurs de l’arc-en-ciel elle a dit !

Je lui fais de grands yeux désapprobateurs. Il ne manquait plus que ça !

— Je verrai ce que je trouve ! je hurle en ouvrant la portière de la Jeep, et en me réfugiant sur mon siège, derrière le volant.

Je secoue la tête. Des craies ! Des fichues craies alors que la tempête va nous exploser en pleine figure et sans doute ruiner tout ce que j’ai mis en place ces derniers jours ! Je rigole pour moi-même, heureusement pour Ava que je ne peux rien lui refuser !

Étoile gigote à côté de moi, elle est nerveuse, comme tous les jours d’orage. Je lui ordonne de se coucher et elle m’obéit docilement en baillant.

Puis, je boucle ma ceinture, enclenche le moteur et je quitte la propriété. Je pars en direction de la ville, là où le ciel est le plus noir. Je peste. Si la tempête est trop violente, je serai contraint de rester en ville plus longtemps que prévu, et cette option ne m’emballe pas du tout.

Sur la route, le vent fait tanguer dangereusement la Jeep alors je décide de ralentir l’allure. Deux grands éclairs zèbrent le ciel et l’illuminent, me lacérant le cœur, me coupant le souffle, me faisant bourdonner les oreilles. Étoile chougne et me lance un grand regard implorant, comme si elle espérait que je me décide à rebrousser chemin.

— Ce n’est rien, je la rassure.

Mais elle n’a pas l’air convaincue, les orages l’angoissent, et moi aussi. J’en ai une peur bleue, et pourtant, malgré toutes ces années, je reste fasciné par ces lignes qui crèvent l’horizon.

Fasciné par ce qu’elles m’ont pris. Fasciné par ce qu’elles m’ont promis.

Une première goutte d’eau vient s’écraser sur le pare-brise, suivie d’une deuxième, d’une troisième, et c’est tout le toit du monde qui s’abat alors sur moi. Les essuie-glaces en crissent d’effroi, et je dois bien reconnaître que je n’y vois pas grand-chose. Étoile se met à japper, et mes yeux à moi se mettent à piquer. Que je hais les orages et toute cette flotte !

Je roule lentement, très lentement, et j’atteins la ville au bout de trente minutes au lieu des quinze habituelles. Je pénètre dans la rue principale et je me gare devant chez Joe. J’essaye de distinguer l’extérieur et mon sang se glace, il n’y a personne dans les rues, on croirait presque que toutes les vies ont disparu dans cette ville, me laissant seul au milieu de cette tempête qui fait rage et qui hurle.

La pluie martèle mon pare-brise avec rage, et je tords le nez vers le ciel en espérant qu’il ne grêle pas. Puis, je me tourne vers Étoile.

— Reste sagement ici, je n’en ai pas pour longtemps.

Je ne lui laisse pas le temps de protester, j’ouvre rapidement ma porte, la claque aussitôt et je m’engouffre dans le magasin de Joe. J’ai à peine rejoint la porte d’entrée que je suis trempé.

— Temps de chien, hein, Ethan ? me demande le proprio, un joyeux sexagénaire que je connais depuis tout gosse et que je considère presque comme mon grand-père.

Je hoche la tête, le salue, puis je rabats mes cheveux mouillés en arrière et je grogne en voyant que je trempe le sol.

— Pas grave, me rassure Joe. Je passerai un coup de serpillière après. Tu viens chercher la commande de Javier ?

J’opine.

— Oui, s’il te plaît.

Il part à l’arrière et moi je contemple l’orage. Les lignes qui barrent le ciel sont de plus en plus nombreuses, de plus en plus rapprochées et mon esprit s’égare. Je revois l’eau, partout, m’envahissant, me recouvrant. J’entends les cris, je ressens la peur. Puis, la chute, le noir, le vide, la lumière. Et enfin : Elle.

Joe revient au bout de quelques minutes, mais je ne m’en aperçois pas tout de suite, et il doit se racler bruyamment la gorge pour me sortir de ma contemplation. Puis, il me dépose deux sacs sur le comptoir, me tirant définitivement de ma transe.

— Il te faut autre chose, mon garçon ?

— Ouais, des œufs.

Joe en reste estomaqué.

— Des œufs ? Mais pour quoi faire ? Avec toute la volaille que tu as !

Je hausse les épaules et essuie comme je peux les gouttes qui ruissellent sur mon front.

— J’en sais rien, je transmets juste l’information. Faudra demander ça à Jake si tu veux le savoir, finis-je par lâcher sur un ton un peu trop sec.

— Combien ? demande-t-il.

— Combien de quoi ?

— D’œufs, voyons !

Je hausse de nouveau les épaules, exaspéré.

— Aucune idée, je lui avoue. Mets en moi trois douzaines, il trouvera bien quoi en faire. Ah, oui, tu as des craies aussi ?

— Des craies ?

— C’est pour Ava. Elle veut toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Joe se met alors à sourire.

— Elle est là ?

— Oui.

— Depuis quand ?

— Trois jours.

— Quel âge ça lui fait à la petite ? Trois, quatre ans ?

Je grimace.

— Non, six.

— Déjà ? s’exclame Joe, surpris. Que ça pousse vite, les gamins. Remarque, je te revois encore tout gosse avec ton groupe de classe, j’ai l’impression que c’était hier, et quand je pense que tu files vers la trentaine…

Il attend une remarque de ma part, mais je ne réponds rien, à part un regard assassin, et je regrette instantanément de m’être porté volontaire pour venir chercher ce foutu sac de courses, alors que j’ai du boulot par-dessus les bras et que la tempête approche.

— Attends, je vais voir en réserve pour les craies, me lance Joe d’un ton lourd.

Et le voilà qui repart, me laissant trempé dans ma flaque d’eau. J’ai tellement peur d’inonder le sol que je n’ose pas bouger. Je jette un coup d’œil à la Jeep, et je vois Étoile qui s’agite. Au loin, le ciel est de plus en plus noir, de plus en plus menaçant, il est grand temps que je reparte.

Joe revient et me tend mes courses. Je le remercie, et je m’excuse d’être si peu agréable. Car je n’ai ni la patience de Javier ni l’amabilité de Chase, et encore moins la prévenance de Jake. Ça le fait rire, il me dit de ne pas m’en faire, que « depuis le temps », il a l’habitude avec moi. Puis, je sors sous la pluie battante. J’ouvre le coffre, y jette violemment mes courses, et tant pis si les œufs cassent. Puis, je me replace à mon siège, Étoile sautillant de joie de me retrouver enfin. J’enclenche le moteur et consulte ma montre, trop tard pour la poste. Tant pis aussi. 

Et je roule.

La pluie redouble, s’intensifie, les nuages n’en finissent pas de tomber, de s’alourdir, comme s’ils me poursuivaient. Je suis obligé de rouler au pas et je râle, je risque de mettre au moins une heure à rentrer à ce rythme-là.

La tempête approche, bourdonne, le vent se met à hurler, et la pluie martèle plus fort. Mes essuie-glaces battent la cadence, agonisants sous toute cette pluie. Devant moi s’étend une longue ligne grise, floue et noyée sous les eaux.

Puis Étoile se redresse et se met à aboyer. Je distingue alors un véhicule garé sur le côté, les feux de détresse allumés. Et, face à moi, sur la longue ligne grise qui sert de route, une silhouette qui ne bouge pas.

Je pile et arrête la voiture. Je baisse ma vitre, et Étoile se met à hurler. Je cligne des yeux et je dois regarder longtemps, mon esprit refusant d’assimiler l’information, comme s’il pensait à un mirage.

Planté au milieu de la route, sous la pluie, sous la tempête, il y a quelqu’un. Une silhouette, les paumes levées et entrouvertes, le visage tourné vers le ciel, la bouche ouverte, goûtant la pluie, toute ruisselante, les cheveux et le corps balayés par le vent.

— Hé ! je hurle.

Aucune réaction. Rien. Et le vent se met à gémir plus fort.

— Hé ! je répète. Il ne faut pas rester là !

Toujours rien. Et la pluie qui ne cesse de s’abattre. Peut-être que la personne est en état de choc ?

— C’est dangereux de rester ici ! je hurle plus fort en sortant de mon véhicule, le visage fouetté par les bourrasques.

Alors la silhouette remarque enfin ma présence, elle baisse la tête, se tourne et me contemple.

Le quelqu’un est une jeune fille.

J’ai un haut-le-cœur et mes jambes se dérobent. Car je sais que je la connais. Mais d’où, je ne sais plus.

Je hurle de nouveau :

— Hé ! Je peux vous aider ?

 

© 2020 Isabel Komorebi