Le jour de ton arrivée - 1ers chapitres

1.

Maintenant.

Lui.

 

 

Lorsqu’ils sont arrivés, le monde n’était pas prêt à les accueillir.

Pas prêt à accepter un tel séisme, une telle tornade, un tel chaos. Nous n’avons pas supporté d’être bouleversés dans nos vies bien rangées, nous, petits êtres égoïstes se croyant seuls dans l’immensité de l’univers.

C’est arrivé peu après ma naissance. C’était un jeudi. Enfin, je crois. J’ignore la date exacte. Elle a été effacée, oubliée, comme tant d’autres choses à leur sujet.

Un jour, ils se sont présentés au monde.

Le monde s’est excité. Le monde s’est extasié.

Puis le monde a paniqué. Le monde s’est refermé. Le monde les a rejetés.

Les Autres. Les Différents. Les Étrangers.

Eux.

Le monde s’inquiète, tremble en secret depuis presque vingt ans. Nos dirigeants les observent, les scrutent. Mais de loin seulement. Car sait-on jamais, Eux sont peut-être des dieux venus pour nous juger de nos péchés présents et passés, et il ne faudrait surtout pas prendre le risque de les contrarier.

Certains disent que c’est à cause de toutes ces sondes envoyées par la NASA qu’ils sont venus, qu’ils nous ont trouvés.

« On a sondé les confins de l’univers pendant des dizaines d’années », ont dit quelques-uns. « C’est donc normal que l’univers ait fini par nous répondre », ont enchaîné quelques autres.

Un jour, vous vous croyez seul dans l’immensité. Et le lendemain, d’un seul coup, toutes vos certitudes s’écroulent.

Je les ai vus en rediffusion sur le net, toutes les émissions de l’époque. Maintenant, presque plus personne n’en parle, comme s’il fallait les oublier, les effacer. Le monde s’est dit : si je ne leur parle pas, si je les ignore, peut-être vont-ils enfin se décider à décamper ? Et ensuite, je ferai comme pour tout le reste, je ferai comme si rien ne s’était passé.

De toute façon les humains sont devenus étrangers à eux-mêmes, de tristes pantins jouant la comédie de leur vie. Alors pourquoi se soucier d’Eux, si nous n’arrivons même pas à nous inquiéter de nous-même ?

Ça s’excite, ça cancane, ça s’énerve toujours du côté des religieux par contre. Ce sont eux qui nous rappellent constamment qu’Eux sont parmi nous, et que Dieu ne peut le tolérer. Il doit pourtant bien en pleurer d’entendre ça, Dieu, d’où il se trouve, sur son petit nuage au fin fond de l’univers. Pourquoi ne devrait-il y avoir que nous ? Pourquoi voulons-nous avoir l’absurde prétention d’être son unique création ?

Certains sorciers sont persuadés de savoir les reconnaître, Eux, les Étrangers descendus sur Terre de leurs pentacles accrochés aux étoiles. Il paraît que ça se voit dans leur façon de parler, dans leur démarche, dans leur regard.

On dit que depuis le temps certains se seraient fondus dans la masse, adoptant notre mode de vie, nos mœurs, nos villes, nos façons d’être, se faisant discrets, pour s’adapter, pour nous ressembler. Quelle idiotie. Qui voudrait nous ressembler ? Quel intérêt de nous copier ? Pourquoi Eux voudraient-ils être nous ?

Moi, je n’ai jamais rien vu. Jamais rien vu d’Autre, de Différent, d’Étranger. Sans doute parce que je n’en ai rien à faire, et que, s’il y a quelque chose à voir, je refuse d’ouvrir les yeux. Le cosmos est bien assez vaste, qu’ils aillent où ils veulent, Eux, qu’ils se baladent, qu’ils visitent s’ils le peuvent, grand bien leur fasse de faire du tourisme dans la galaxie. Je m’en moque bien, moi, qu’on ne soit pas seuls dans l’univers. Car, après tout, il fait bien ce qu’il veut, l’univers.

— Hé, oh ! Toc toc ! Y’a quelqu’un dans cette cervelle ?

Matt se laisse tomber sur les gradins à mes côtés dans un bruit sourd. Son poids fait trembler et craquer le bois du banc sur lequel je me suis assis. Son odeur habituelle me pique, je l’ai senti venir de loin, mon vieux pote du bac à sable. Il empeste la cigarette, le menthol et la sueur. Depuis tout gosse, je lui dis d’arrêter les trois. Depuis tout gosse, il me dit d’aller me faire voir.

Comme je ne réponds pas, il fait semblant de me taper le crâne de son poing.

— Il paraît que tu réfléchis, raille-t-il.

— Il paraît que t’es con, je contre.

Il penche la tête sur le côté, me détaille, puis éclate de rire en me tapant dans le dos. Je manque de m’envoler et je grimace. À tous les coups, il m’a encore fêlé une côte.

Ah, oui, j’ai oublié de préciser. Matt avoisine les deux mètres et frôle les cent vingt kilos. Vous voyez une souris à côté d’un bœuf ? Je suis la souris, Matt est le bœuf. Non, j’exagère à peine. Mais n’allez pas croire que je m’en plaigne, de notre différence de gabarit. Lui à tout dans les muscles, et moi tout dans la cervelle. Je suis aussi peu à l’aise sur un terrain de foot que lui devant une équitation à trois inconnues. La faute à la loterie céleste.

Il ouvre mon sac sans me demander mon avis, fouille dedans, et en sort ma bouteille d’eau qu’il vide d’une traite.

— Qu’est-ce que fous là mon pote ? me demande-t-il.

— C’est toi qui m’as demandé de venir je te rappelle.

Il tord le nez et paraît contrarié d’un coup.

— Au match de demain, andouille ! Je t’ai demandé de venir me voir massacrer les Yanks, pas de me voir cracher mes poumons à l’entraînement.

— Tu n’avais pas précisé.

— Je suis certain du contraire.

Matt fouille à nouveau dans mon sac et en extirpe un paquet de cookies. Ses yeux pétillent de bonheur. Il a toujours vu dans la bouffe les réponses aux questions existentielles de sa courte vie.

— Tu les manges pas ? me demande-t-il avant de les enfourner dans sa bouche.

Je ne réponds rien. Je n’aime pas répondre aux questions dont Matt se moque des réponses. Car peu importe ce que j’allais dire, il allait les bouffer ces cookies de toute façon. Alors je finis par secouer la tête, tandis qu’il se met à broyer mes cookies avec sa large mâchoire.

Oui, broyer. Matt ne mâche pas, il est au-dessus de ça. Il écrase, il comprime, il brise, mais il ne mâche pas. Jamais. Mâcher, c’est pour les souris comme moi.

— T’as fini ?

— De quoi ?

— De toujours faire la gueule.

Je hausse les épaules et je ne réponds toujours rien. Oui, je fais la gueule, et alors ? Ma tutrice s’en plaint bien assez, j’ai droit à ses remarques à chaque fois que je la vois. Elle me demande pourquoi je suis comme ça. Dur, froid, mélancolique.

Mais qu’est-ce que j’y peux moi ?

Je n’aime pas la vie dans laquelle je suis enfermé.

Je n’aime pas mon reflet dans le miroir.

Je n’aime pas la compagnie des gens de mon âge, ni de personne d’ailleurs.

Je n’aime pas le monde dans lequel je vis.

Car il n’a jamais rien eu à m’offrir, le monde.

Je suis comme ça, c’est moi. Vingt ans à me traîner. Aucun but. Aucune envie. Juste un quotidien de survie.

C’est peut-être ça la conséquence d’avoir perdu ses deux parents trop jeune. D’être devenu trop vite un gamin cassé, abîmé, parachuté dans un restant de famille recomposée et brisée, sans rien avoir demandé, hurlant en silence dans une maison qui vous est étrangère, et où personne ne semble vouloir écouter votre mal-être.

— Tu es en vie, brillant, avec la vie devant toi. Que veux-tu de plus, mon garçon ? voilà ce qu’elle me répète toujours, la vieille femme qui m’a récupéré sous son toit.

— J’en sais rien, que je m’obstine à lui répondre.

— Et c’est quoi cette tête de déterré que tu fais à chaque fois que je te vois ? L’adolescence, elle n’est pas censée être terminée ?

— Faut croire que non.

Désolé, mais moi je ne peux pas faire semblant. Faire semblant d’être bien dans cette vie. Je refuse de suivre le reste de l’humanité. Je refuse de jouer la comédie de ma vie.

Je ferme les yeux et j’inspire à fond. J’en ai marre de ressasser. Ma courte vie tourne en boucle dans ma tête comme un vieux disque rayé. Un disque qui ne changera jamais, et qui continuera de se strier, jusqu’à ce qu’il finisse par casser. Je me décide à me lever.

— Tu pars déjà ? me demande Matt, surpris.

— Ouais.

— Tu vas où ?

Je consulte ma montre.

— Exam de bio. Dans dix minutes.

Mon pote se moque.

— Encore ? T’en a pas déjà fait un la semaine dernière ?

— C’est une option.

Matt me regarde avec un mélange de dégoût et d’admiration. Eh oui, mon pote, des options, j’en ai plein, j’ai tellement gonflé mon emploi du temps qu’il ressemble à un ballon prêt à exploser. Toi, tu peux courir comme un lapin sur ton terrain, mais pour ce qui est du reste…

— T’es une sacrée tronche, hein ? continue-t-il.

— Pardon d’être intelligent, je grogne.

Il pouffe.

— Pardon d’être cool. N’oublie pas que je suis de ceux qui sont populaires et qui emballent les jolies gonzesses.

Je ne peux m’empêcher de contrer :

— Ouais, et n’oublie pas que moi je suis de ceux qui répareront ton corps et ta tronche de beau gosse quand tu auras été défiguré par tous ces molosses avec qui tu joues à la baballe.

Matt relève son corps massif en craquant de partout, les gradins flanchent et couinent sous son poids. Puis, il me pousse en avant. Je remarque quand même qu’il a fait l’effort de ne pas me bousculer trop fort.

— Allez, dégage ! rigole-t-il. Va jouer aux cerveaux qui veulent sauver le monde.

Je grommelle en me massant les épaules, si ça continue, un jour il me cassera en deux, et c’est moi qu’il faudra réparer. Avant de nous séparer, il me demande finalement :

— On se voit ce soir, hein ? À la soirée ?

Il m’a dit ça avec un grand sourire. Ce qui est bien avec Matt, c’est qu’il ne nous en veut jamais bien longtemps, à moi et à mon caractère taciturne. Il est sympa de nature, toujours de bonne humeur. Une bonne pâte, quoi. Mais une bonne pâte qui est bien contente que je lui fasse ses devoirs de sciences.

— Peut-être, dis-je en partant à mon tour.

— Y’aura des filles.

Je hausse les épaules.

— Ça m’intéresse pas.

— À d’autres ! Ça intéresse tous les mecs de notre âge. Allez, viens ! Je te prédis qu’aujourd’hui, tu tombes amoureux !

— Tu prédis l’avenir maintenant ?

Il dodeline de la tête et bombe le torse.

— Ouais, appelle-moi : Matt le Devin Majestueux !

Il se plante devant moi avec le plus grand des sérieux, et agite ses mains sous mon nez comme le ferait un magicien.

— Aujourd’hui, tu tombes amoureux, me répète-t-il. Et comme ça, ce soir, je me paierai bien ta tête.

Je n’ai pas le temps de réagir. Il se met soudain en garde, en position de défense, attend une pique de ma part. Car depuis le temps, il me connaît par cœur. Sauf que je ne risque pas de le frapper, moi avec mon gabarit de souris. Lui envoyer une remarque acerbe, c’est bien tout ce que je peux me permettre. Mais là, non, pour une fois, je ris. De bon cœur. Et ça ne m’arrive pas souvent. Mon pote ouvre grand les bras et les lève au ciel en guise de victoire.

— Enfin ! Je croyais que tu ferais la gueule toute la journée !

— T’es qu’un idiot.

— Bah, j’ai dit quoi ? C’est beau l’amour, non ?

— Tu tombes amoureux toutes les semaines.

— Je suis un grand romantique !

— Tu t’emballes toujours trop vite.

— J’ai le cœur sensible.

— Cœur d’artichaut, oui.

— Tu verras quand ça te tombera dessus.

— J’esquiverai.

— Tu pourras pas mon pote.

Je le rabroue gentiment et le laisse à son entraînement.

— Allez, à plus ! Faut bien que certains bossent ici.

Mais je l’entends me crier depuis le fond du terrain :

— T’as intérêt à ramener tes fesses ce soir ! Sinon, je viens te chercher et je t’y amène de force !

Je lève les yeux au ciel car je sais qu’il en est parfaitement capable, et que je refuse de débarquer à cette soirée jeté de force sur ses épaules comme un vulgaire sac de pomme de terre.

Je marche d’un pas rapide. Je consulte à nouveau ma montre, je vais finir par être en retard à ce fichu exam. Je quitte le terrain pour rejoindre le bâtiment principal et le campus m’avale.

Je m’engouffre dans les couloirs bondés de monde. Je regarde de tous les côtés. Des étudiants, des casiers, des salles de cours. Un copier-coller à l’infini qui me colle le tournis. Je finis par baisser la tête pour ne plus voir ce qui me donne envie de vomir mes tripes. Mais c’est ma faute si je suis ici, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même. Je pensais être plus à l’aise à l’université qu’au lycée mais il n’en est rien. C’est pire même. Je m’y sens mal. J’étouffe. Je hurle.

Je marche encore. Mais cette fois plus lentement, les yeux rivés au sol. Comme si je ne voulais pas arriver à destination, implorant presque mes pieds de faire marche arrière. De repousser chemin. De partir. De courir.

De courir pour échapper à ma vie.

Et alors, soudain, comme ça, tout change.

Je m’arrête. On me bouscule. Non, en fait, On me tombe dessus. On glisse. Je rattrape. On s’étale sur moi. Je redresse le On. J’entends le bruit d’un sac qui chute sur le sol et qui s’éventre.

Je lève le nez et regarde le On.

On est une fille.

— Pardon, me dit-elle, gênée. Je ne regardais pas où j’allais.

— Ce n’est rien, je lui réponds.

Elle se penche pour ramasser ses affaires, puis se relève pour me faire face. Ce qui m’attire tout de suite, ce sont ses cheveux. Ils sont d’un noir absolu, sans aucun reflet, d’une obscurité aussi profonde que la plus belle des nuits sans étoiles. Ils sont longs. Très longs. Trop longs sans doute. Indisciplinés. Sauvages. Ils s’enroulent autour d’un beau visage au teint hâlé, des yeux chocolat et des lèvres d’un rouge si éclatant qu’il m’aveugle.

La fille porte une tenue improbable qui me pique les yeux. Un pull en maille trop large, un short en jean et des collants bariolés de couleurs.

Elle m’offre un sourire timide, de ces lèvres si belles, si rouges que je voudrais goûter à l’instant, au beau milieu de ce couloir. Je les veux contre les miennes, les lèvres de cette inconnue. Je les veux. J’en ai envie. J’en ai besoin.

Elle semble réfléchir, soupire lourdement. Puis elle rejette ses cheveux en arrière, cherche à me contourner et commence à partir.

Je ne sais pas pourquoi mais alors ma main bouge toute seule. Puis, ce sont mes jambes. Et enfin c’est tout mon corps qui se déplace. Je la rattrape, comme ça, sans avoir réfléchi un seul instant à ce que je faisais.

C’est étrange cette sensation, quand vous avez l’impression que vous ne maîtrisez plus rien. Quand vous sentez que vous êtes à un tournant, que votre vie va basculer, qu’il vous faudra prendre à gauche ou à droite pour que tout change, ou alors qu’il vous faudra vous résigner à rester sur votre ligne toute tracée. La ligne qui va vous étouffer, et qui va finir par vous casser.

Je lui tiens le bras, puis descends lentement vers son poignet, m’attarde sur son pouls pour sentir l’affolement de son cœur. Je lui prends la main, doucement. Sa paume est comme poudrée, douce, chaude, accueillante. Je laisse courir mes doigts le long de siens avant de les enlacer. Ça pique, ça brûle, ça bouillonne. Pourquoi je fais ça ? Pourquoi je veux m’approprier cette inconnue ? Pourquoi je veux la faire mienne alors que je ne la connais même pas ?

Je sens alors qu’on cogne dans ma poitrine pour me souffler la réponse. Ça tape, ça se contracte, ça siffle, ça grogne, ça gonfle. Ça vit là-bas dedans. La machinerie de mon cœur est lancée, et c’est tout un empire qu’elle est en train d’ériger.

Je la regarde, la fille aux cheveux sauvages vêtue de couleurs. Je la contemple, je la savoure du regard.

Et c’est alors que je le vois. Je le vois sur son visage, à sa façon de battre des cils, à sa façon de remuer des lèvres, à sa façon de me regarder. Ça ne dure qu’une fraction de seconde mais ça suffit à me faire comprendre.

Elle n’est pas comme moi.

Elle est Autre. Elle est Différente. Elle est Étrangère.

Elle est Eux.

Elle porte sa main libre à son visage et pose son index sur sa bouche.

Ne dis rien.

J’en oublie presque de respirer. Bien sûr que je ne dis rien. Aucun son ne veut sortir de ma bouche de toute façon. Tout est bloqué. Tout est arrêté. Tout est suspendu à elle.

Mon souffle, ma vie, mon être.

Ce matin, je me plaignais du vide de ma vie. Et voilà que, subitement, ma vie devient trop remplie. Remplie de joie, remplie d’amour, remplie de promesses, remplie d’elle, remplie d’Eux.

Ce jour-là, dans ce couloir bondé qui me donne la nausée, sur ce campus que je déteste, dans cette vie qui me pèse, je tombe amoureux.

Amoureux d’elle. Amoureux d’Eux.

Et je deviens alors Eux moi aussi.

Vas-y Matt le Majestueux, fous-toi de moi.

Ses doigts se desserrent. Je sens qu’elle cherche à se détacher et je panique.

Je suis mauvais en relations humaines. Nul en parade amoureuse. Un handicapé de la séduction. Et pourtant, là, les mots arrivent enfin à s’échapper de ma bouche. Ils se faufilent, s’extirpent, poussés par les ruades incontrôlables de mon cœur déchaîné.

— Donne-moi ton numéro, je lui demande.

Une question idiote me traverse aussitôt l’esprit. Elle ? Ils ? Eux ? Ça utilise des téléphones ?

Je dois avoir l’air d’un fou, d’un barjot, d’un taré. Elle me regarde avec un mélange d’inquiétude et de curiosité. Ses yeux se mettent à papillonner, s’éparpillent, puis tombent de nouveau sur moi.

Mon cœur s’emballe, se contracte, grelotte. J’ai peur qu’elle m’échappe. Si elle s’en va, je vais retourner sur cette ligne de vie qui va finir par me tuer. Et ça, je ne le veux pas. Jamais. Pas après avoir entrevu la promesse qu’elle vient de m’offrir.

— Pourquoi ? chuchote-t-elle.

— Je veux te revoir.

Elle réfléchit un instant, se mord ses lèvres si rouges, sort un bout de papier et un stylo, griffonne rapidement dessus de sa main libre, et me le tend.

Et puis elle se détache de moi, desserre ses doigts de mon étreinte, retire les battements de son cœur.

Elle part à reculons, pour que je puisse encore la contempler quelques secondes. Pour que je puisse me régaler d’elle, de son être, de ses couleurs, de sa chevelure de nuit et de ses lèvres écarlates.

Et puis, elle part. Elle part en emportant un bout de moi. En emportant mon cœur tout entier.

Je ne sais rien d’elle. Elle ne m’a même pas dit son nom. Je n’ai même pas pensé à lui demander, pauvre amoureux perdu que je suis.

Je reste dans les couloirs, mes doigts caressant longuement le bout de papier, à défaut de la caresser, elle. D’un coup, j’ai peur. Et s’il n’y avait rien d’écrit dessus ?

Alors, le souffle court, je lis.

Ce soir. Minuit moins le quart. Ici.

J’ai un moment d’absence en lisant ce qu’elle m’a écrit.

Je lis, relis. Encore et encore.

Ce soir.

Minuit moins le quart.

Ici.

Je suis toujours planté dans le couloir, à déchiffrer le message d’elle, le message de mon autre. J’entends une sonnerie stridente retentir. De nouveau on me pousse, on me bouscule. Un gars de mon cursus me rejoint, cherche à me faire bouger, à m’amener de cette fichue classe d’examen. Il me pousse, me parle, mais je n’écoute rien. Je suis ailleurs. Je suis parti très loin. Ma poitrine me fait mal, j’entends mon cœur bourdonner jusque dans mes oreilles, et je vois une couleur vive imprimée sur mes rétines.

La couleur de ses lèvres.

Ses lèvres si rouges.

D’un rouge qui me monte à la tête.

 

 

2.

Maintenant.

Elle.

 

 

Je l’ai remarqué il y a longtemps déjà.

Lui, le garçon toujours de côté. Celui qui ne veut pas se faire remarquer. Celui qui veut se faire ignorer. Celui qui ne veut pas parler.

Il ne regarde jamais devant lui, le garçon aux yeux sans cesse rivés au sol. La vie et le temps semblent glisser sur lui comme un jour de pluie. Gris, triste, mélancolique.

Jamais un sourire, jamais un rire.

Juste de la tristesse. Partout.

Son corps transpire de chagrin alors que je souhaiterais tant qu’il rayonne d’amour.

Je l’ai observé de loin pendant des semaines, sans jamais oser l’aborder. On m’a longuement parlé de lui, on m’a dit d’aller le voir, on m’a supplié de prendre soin de son être et de son cœur. Et, en le voyant, lui, perdu dans ses songes, je n’ai pu qu’accepter, et je n’ai pu que l’aimer.

Je sais tout de lui et de la grisaille de son cœur, et je voudrais tant essayer d’y faire rentrer la lumière pour y faire naître la douceur. Je ne peux pourtant pas lui sauter dessus et tout le dire. Je dois y aller en douceur, si je ne veux pas le faire fuir.

Mais je sais qu’il a compris. Compris ce que je suis.

Et il est resté. Il ne m’a pas chassée.

C’est toujours compliqué d’anticiper leurs réactions, à eux, les êtres humains. Car ce sont des inconstants, des fluctuants, ne sachant jamais ce qu’ils désirent réellement. Ou changeant d’avis sans même le comprendre. Ils sont heureux, ils sont tristes. Ils aiment, ils haïssent. Ils nous ouvrent les bras, ils nous repoussent.

Je soupire, m’adosse contre un mur, reprend mon souffle, rouvre mes poumons à l’air extérieur. Je ne le vois plus désormais, lui, le garçon que je veux emmener avec moi. Je le laisse à son travail, car je sais que c’est une rare chose qui lui plaise dans ce monde, le travail qu’on attend de lui. C’est un exutoire qui le maintien dans la réalité, toutes ces formules et ces exercices qui lui occupent l’esprit.

S’occuper l’esprit, pour éviter de penser. S’occuper l’esprit, pour éviter de sombrer.

Aujourd’hui, j’ai décidé de me lancer. J’ai envoyé des signaux sans qu’il ne relève les yeux vers moi pendant bien assez longtemps. Il est entouré de murs impénétrables, de remparts, de falaises. Il est si renfermé sur lui-même que j’ai eu peur qu’il ne me voie jamais, qu’il continue ainsi à passer devant moi, ne relevant jamais la tête. Et, maintenant, je prends espoir, et j’espère qu’il acceptera de continuer à me laisser rentrer, à me laisser pénétrer ses hautes murailles.

Tenter l’approche directe, se faire remarquer, chantonnent souvent certaines filles que j’écoute en secret. Leur tomber dans les bras, c’est terriblement romantique, qu’elles se disent entre elles.

Eh bien soit, allons-y.

Je ne peux rien faire pour mon apparence physique, rien modifier, car cette apparence, c’est celle qu’on m’a offerte. Peut-être préfère-t-il les filles plus grandes que moi, les blondes, les rousses, les peaux plus claires ou encore plus foncées. Dans ce cas, je ne pourrais pas faire grand-chose d’autre de plus pour qu’il me remarque, moi et ma petite taille fluette, et ma masse de cheveux indisciplinés qui me donnent l’apparence d’une sauvageonne.

Je l’aime bien pourtant mon apparence, car elle reflète bien ce que je suis. Légère, emmêlée, colorée. Alors je n’ai fait que surligner certains ombres, certaines courbes, peignant mes lèvres de rouge vif, et embellissant mes jambes de couleurs. Sans doute était-ce trop, mais au moins, je savais qu’il me remarquerait.

J’ai fait exprès de lui rentrer dedans, j’ai attendu que ses yeux retournent sur le sol et j’ai foncé trop devant. Trop vite, trop fort. J’avais beau avoir tout planifié, je n’étais pas du tout préparée à ce que j’allais pouvoir lui raconter. Ce nouveau cœur qui est le mien s’est affolé, et mon souffle s’est coupé. C’est si compliqué pour moi de communiquer, enfermée dans ce corps si limité.

Alors je me suis juste excusée. « Ce n’est rien », m’a-t-il répondu.

Je ne sais pas si c’est moi ou le corps que j’habite qui avons manqué de courage, mais, devant ses grands yeux gris, je me suis retrouvée soudain, moi, aussi perdue que lui.

Alors, je me suis dit : tant pis.

Je me suis détournée, j’ai voulu esquiver, tentant de me persuader que je pourrais me contenter de le contempler de loin, comme le font les grands romantiques, ceux qui rêvent leur amour, au lieu de se décider à le vivre.

Car, après tout, je ne suis pas humaine, alors que puis-je connaître des sentiments d’amour ? Qui suis-je pour prétendre être comme eux ?

On m’a demandé pourquoi je fais ça. Pourquoi je me mêle à eux. Pourquoi je veux leur ressembler. Pourquoi je veux les aimer.

Sans doute parce que je n’ai rien vu de plus curieux, de plus contradictoire, de plus beau, dans tout le vaste univers que j’ai pu visiter.

J’en ai pourtant vu, des choses belles et étranges au cours de ma longue existence.

Et, ici, j’ai envie de ressentir, de découvrir, de vivre les expériences de leurs vies.

Ce monde dit que nous sommes Différents, mais il n’a pas compris que c’est tout l’univers qui est en ce moment tourné vers lui. Car quand ce monde aura disparu, que restera-t-il de toutes ces émotions, de tous ces désirs, de tout cet amour, de toutes ces merveilles ?

Tout s’émiettera, tout se dispersera, tout disparaîtra. Il ne restera alors qu’une petite trace infime dans l’univers, une faible poussière d’étoiles qui les représentera, eux, les êtres doués d’amour et d’ivresse.

Ils ne seront plus que quelques petites lumières clignotant dans le ciel, eux, ceux qui ont disparu, ceux avec qui s’est éteint le bouillonnement de la passion.

L’affection, les attaches, le cœur, l’ardeur, la fièvre. Voilà tout ce que me fascine chez eux. Voilà ce que j’ai envie de vivre, avec lui.

J’ai voulu m’échapper mais il m’a retenu. Il s’est intéressé à moi, il a ouvert ses remparts. Un bout de moi a réussi à rentrer, à se faufiler. J’ai entrevu ce qui pourrait faire battre sa vie. Moi, lui, nous. Je l’ai ressenti, tout ce que nous pourrions être ensemble, nous, créatures que l’univers n’avait pourtant pas prévu de mettre en commun. Il m’a laissée entrer, et c’est avec tout son cœur qu’il m’a laissée me retirer.

Je sors des couloirs et me faufile à l’extérieur. Je ne vais pas en cours. Car, de cours, je n’en suis aucun, je ne suis inscrite nulle part. Parfois, je me glisse dans une classe. Je fais comme les autres, j’écoute, je prends des notes, j’essaye de m’intéresser, j’essaye de comprendre. Sauf que moi, je fais semblant. Car je ne suis là que parce que je l’ai enfin retrouvé.

J’ai traversé tout un continent pour le trouver, pour être ici. Ça m’a pris du temps. Des jours. Des semaines. Des mois. Au début, je n’étais pas contente de perdre tout ce temps. Mais en même temps, j’étais soulagée. Parce que j’avais peur. Peur de ce que j’allais trouver. Peur de ne rien ressentir en le voyant. Et je suis persuadée que ces quelques mois à vivre des expériences humaines vont me rapprocher de lui, vont m’aider à le comprendre. J’en ai besoin pour lui guérir le cœur.

C’est incroyable tout ce qu’on se met à ressentir à leur côté. Le doute, l’espoir. La colère, la joie. Il n’y a rien de comparable là d’où je viens. Aucune sensation aussi forte, aucun équivalent à la chaleur qui irradie dans tout ce corps et qui me brûle. L’univers a beau être infini, c’est dans ces tout petits corps qu’on ressent, qu’on exulte, qu’on éclate, qu’on vit.

— Tu t’es perdue ? me demande une voix rauque à côté de moi.

Je relève le nez. Un grand garçon m’observe. C’est un de ceux qui courent en groupe sur ce grand terrain qui ne m’inspire pas grand-chose. Le garçon me dévisage et je sonde son regard.

Il est comme moi. Il est Nous. Il est ce que le monde considère d’Autre, de Différent. Nous ne nous reconnaissons qu’en nous observant longtemps, c’est dire si nous avons bien copié les humains. Nous nous sommes si bien adaptés à ces corps que nous nous oublions parfois nous-même.

Devant son insistance, je secoue la tête.

— Non, j’attends quelqu’un.

Il grimace. Je me sens obligée d’ajouter :

— Pas un des nôtres.

Il semble réfléchir, puis hausse les épaules.

— Tu n’essayes pas, toi ? je lui demande.

Le grand garçon comme moi soupire.

— Ils sont difficiles à aborder. Ils n’écoutent pas. Il n’y a qu’eux et leur plaisir immédiat, éphémère. Le long terme ne semble pas faire partie de leurs projets.

Je replace mon sac qui me pèse sur mon épaule, et je hoche la tête. Que puis-je faire d’autre de toute façon ? Car je sais qu’il a raison, et que c’est pour ça que ce monde se ferme à ce que nous avons à lui offrir.

— Tu veux le faire, toi ? m’interroge-t-il.

Je pense au garçon, je pense à lui. Mes muscles se détendent, mon cœur s’affole. Mon corps humain se plaît à me piquer de partout. Ça me fait mal, ça me fait du bien. Je ferme les yeux et je vois son regard triste. Je veux le revoir ce regard, et je veux le remplir de bonheur.

Le grand garçon attend ma réponse, se demande certainement pourquoi je m’acharne alors que tant des nôtres ont abandonné.

— Oui, je lui réponds simplement.

Il me regarde à nouveau, mais ne me juge pas. Car personne ne juge chez nous. Parfois on encourage, parfois on ne comprend pas. Mais jamais on ne juge.

— Je sais que ça va être compliqué, je lui explique. Mais je veux essayer.

— Pourquoi ?

Une seule réponse me vient à l’esprit.

— Il le mérite, dis-je dans un souffle.

— Quand vas-tu le faire ?

— Cette nuit, jusqu’à l’aube s’il le faut.

Le grand garçon ne me répond rien, me toise, s’interroge sur ce que je cherche à trouver, à prouver. Je sais ce qu’il se dit. Que je suis dans ce corps depuis trop longtemps, que l’odeur humaine me recouvre, m’a envahi, m’a fait oublier ce que je suis.

Le grand garçon finit par acquiescer. Il s’incline, et me dit en partant :

— C’est bien. D’essayer, je veux dire. J’espère pour toi que l’aube t’apportera ce que tu souhaites.

Je souris faiblement, d’un sourire crispé. Mon cœur se serre, se contracte. Car une nuit ne risque pas d’être assez, c’est pourtant le seul temps qu’on veut bien m’accorder.

Alors pourquoi attendre jusqu’à ce soir ? Pourquoi ne lui ai-je pas pris la main pour l’emmener avec moi ? Pour lui montrer tout de suite la possibilité d’un avenir à mes côtés ? Pour lui montrer ce qu’il allait advenir ?

Je respire, je sais pourquoi je ne lui ai pas demandé de me suivre. Pour lui laisser encore un peu de temps. Le temps de la réflexion. Car c’est un aller simple que je lui propose, sans aucun retour possible.

C’est dur, j’ai mal pour lui. J’ai peur de ce que je veux lui montrer, peur de ce qu’il va perdre. Il est si jeune, dans ce corps de tout jeune homme, peut-être n’est-il pas prêt. Et pourtant il me donne l’impression d’être usé, d’avoir vécu mille vies. Mille vies de tristesse et d’accablement.

De vie, moi, je ne veux lui en offrir qu’une seule. Une vie remplie de grandeur.

Ce soir, il va venir, je le sais, ses yeux me l’ont promis.

Alors je vais tout lui dire. Je vais lui montrer.

Je vais lui laisser une nuit.

Une nuit pour choisir.

 

© 2020 Isabel Komorebi