La petite voix qui chante au fond de votre coeur - 1ers chapitres

1.

 

 

On me demande souvent pourquoi je fais ça.

Et à cette question, je réponds invariablement :

« Parce que certains ont besoin de moi. »

Ils sont durs à repérer, mais parfois je les vois distinctement.

Ils sont comme les deux pièces d’un puzzle.

Un puzzle que je dois aider à recomposer.

 

2.

Le garçon.

 

 

— Et lui ? Qu’est-ce que tu en penses ?

Je regarde le CV que me tend mon boss et je hausse les épaules. Il peste, et moi je lui lance un regard lui signifiant que ce n’est pas à moi de m’occuper des recrutements.

Devant mon mutisme, il finit par pousser un long soupir couplé à un grognement.

— Nolan, tu m’écoutes ?

Non, je n’écoute pas. J’ai l’œil rivé au planning des consultations, je cherche le nom du gamin qui est venu la semaine dernière avec une main en sang. Je lui ai fait des points de suture aux urgences, et il doit venir les faire enlever aujourd’hui. Je veux m’en occuper, et ne pas laisser ce travail à un collègue ou à une infirmière.

Je me concentre sur les noms qui défilent sur le planning et je grimace. J’ai beau chercher, je ne me souviens pas comme il s’appelle. C’est terrible, je n’ai aucune mémoire des noms. Ah ! Si, voilà. Jared Wayling, huit ans, rendez-vous à 14 h 45. Je me tourne vers Anna, une des secrétaires du pôle pédiatrie.

— Anna ?

Elle relève le nez de sa paperasse.

— Oui, Nolan ?

— Tu pourras m’appeler quand le petit Wayling arrivera s’il te plaît ? C’est moi qui l’ai soigné à son arrivée. Et comme sa plaie était vraiment vilaine, je veux vérifier que ça cicatrise bien.

Anna redresse ses lunettes rondes sur son nez, tapote sur son clavier et m’adresse un grand sourire. Elle me regarde comme si j’étais un enfant qui ramène une bonne note de l’école, comme une mère attendrie qui est fière du travail de son enfant.

Anna m’a toujours regardé comme un gamin.

— Ça marche ! me dit-elle joyeusement. Je te bipe dès qu’il arrive.

— Merci.

— Tu aimes bien les enfants, n’est-ce pas ? me lance-t-elle. Tu es à l’aise avec eux.

Je hausse les épaules sans arriver à trouver une réponse correcte, car je me trouve à l’aise avec tous mes patients.

— Pourquoi tu n’as pas fait pas pédiatrie ? continue-t-elle.

— Parce qu’il veut soigner tout le monde, et pas que les enfants, lâche mon boss d’un ton exaspéré.

Il dépose avec fracas une pile de feuilles sur le bureau du secrétariat, qui glisse et s’échoue au sol. Il râle de plus belle et maudit le monde entier en regardant les CV échoués par terre.

— Et voilà, tout est mélangé ! peste-t-il. Puis, il me jette un regard noir et ajoute : Et tout ça, c’est de ta faute !

Je lui retourne son regard mauvais.

— Ma faute ?

— Je n’aurais pas besoin de recruter un nouveau médecin si tu acceptais de rester, s’énerve-t-il.

Je le regarde et mon cœur cesse de battre quelques instants. Je ne peux pas rester. Je ne supporte plus New York. Cette ville, c’était son idée à elle, pas la mienne. Je ne peux plus vivre une année de plus ici, je ne le supporterai pas. J’étouffe, ça fait des années que je meurs à petit feu, j’ai besoin d’air. Mais ça, il le sait déjà.

— Je ne pars que dans trois mois, fais-je remarquer. Tu as encore largement le temps de trouver quelqu’un pour me remplacer.

Mon boss plisse tellement les yeux que je ne vois plus que deux fentes noires qui me foudroient. J’entends Anna glousser et taper frénétiquement sur son clavier. Je me suis toujours demandé comment une fille aussi douce avec les êtres humains pouvait être aussi peu délicate avec les machines.

Mon patron se penche et ramasse ses feuilles.

— Bureau, me grommelle-t-il.

Je secoue la tête, c’est peut-être mon supérieur, mais on m’attend ailleurs.

— Je dois retourner aux urgences.

— Et les urgences attendront.

Et voyant que je le dévisage, il ajoute plus calmement :

— J’en viens des urgences, je te cherchais. C’est calme, il n’y a presque personne.

Il baisse les yeux vers Anna qui lui offre un sourire, puis il reporte son attention sur moi.

— Bureau, répète-t-il.

Je le suis jusqu’au fond du couloir où il appelle un ascenseur réservé au personnel. Il est de mauvaise humeur, je ne comprends pas pourquoi. D’habitude, il est toujours d’humeur joyeuse lorsqu’il descend en pédiatrie. L’ascenseur arrive et nous dépose au quatrième étage. Son bureau est large, plongé dans la lumière grâce aux baies vitrées. La vue est à couper le souffle, et donne sur le Madison Square Park. C’est le début de l’automne, et les feuilles des arbres commencent juste à rougir. Je balade mon regard sur la pièce qui est grande mais austère, à part les murs qui sont recouverts de dessins multicolores. C’est le bureau qui glace d’effroi tous les parents qui y accompagnent leurs enfants. Le lieu des meilleures nouvelles, comme des pires.

— Assieds-toi, m’ordonne-t-il en me désignant un des fauteuils.

Je m’exécute, tandis qu’il s’assoit sur le fauteuil en face du mien, et pas sur celui de son bureau. C’est peut-être mon boss, mais il a l’habitude de me parler en médecin, d’égal à égal. Il est dur mais il est juste, et c’est ce que j’apprécie chez lui.

— Dans trois mois, tu auras fini ton contrat, me dit-il de but en blanc. Je n’ai vraiment aucun moyen de te faire rester ?

Je réponds aussi brutalement que sa question.

— Non.

Il me fixe de ses grands yeux. Il a les yeux d’un bleu aussi profond que l’océan. Un océan de glace.

— Tu es un excellent médecin Nolan, me dit-il d’un ton presque agacé. Tu es à l’écoute des patients, tu as du sang froid, tu es travailleur et minutieux.

Il jette la pile de CV sur son bureau et croise les bras face à moi.

— Tu as été formé ici, et sincèrement je doute de trouver plus consciencieux et capable que toi.

Il est contrarié mais je ne me laisse pas démonter.

— Je t’avais prévenu dès le départ que je ne resterai pas, je ne te l’ai jamais caché.

Il hoche la tête.

— C’est vrai. Mais je t’avoue que j’espérais pouvoir te faire changer d’avis.

— Non, fais-je, laconique.

— Tout le monde t’adore ici ! contre-t-il.

Je soupire. Il ne m’aura pas comme ça.

— Vous êtes une super équipe, vous aimez tout le monde.

Il m’adresse un sourire crispé.

— C’est parce que je les paie bien !

— Non, c’est parce que tu es un bon chef.

Il a l’air surprit de ma réponse. S’il croit que son personnel reste uniquement pour les salaires, il se trompe. Sa clinique est aussi réputée pour ses soins que pour les conditions de travail qu’elle offre à ses employés.

— OK, lâche-t-il. Si c’est vraiment ce que tu veux.

— C’est ce que je veux, dis-je en reprenant ses propres mots.

— Même avec un très gros salaire ?

Il vient d’abattre sa dernière carte sans y croire. Je secoue la tête.

— L’argent ne m’intéresse pas. Tu le sais bien.

Il lève les bras au ciel puis se relève.

— Oui, je sais. Hélas ! Pourquoi ? demande-t-il sur un ton théâtral faussement tragique.

Je me mets à rire.

— Tu es un bien piètre acteur, heureusement pour le monde artistique que tu as choisi la médecine. C’est bon, tu as fini ? Je peux retourner aux urgences maintenant ?

Il contourne son bureau, s’assoit à son siège et regroupe la pile de CV qu’il a éparpillé une seconde fois, fourre le tout dans une pochette et me la tend.

— J’ai fait une présélection, me dit-il. Si tu ne veux pas rester, aide-moi au moins à te trouver un remplaçant. Trouve-moi ton jumeau professionnel parmi tous ces candidats. Je te laisse quarante-huit heures pour me rendre ton avis.

Là, c’est mon chef et plus le médecin qui me parle, je ne peux pas refuser. J’opine et prends la pochette, je regarderai tout ça ce soir, au calme. Puis je le salue, et alors que je me dirige vers la porte, il reprend :

— Nolan ?

Je me retourne. Il me regarde avec le plus grand sérieux de monde, comme s’il allait m’annoncer que je suis condamné.

— Tu es jeune, tu es brillant, me dit-il d’un ton las. Tu as le droit de recommencer à vivre, tu sais.

Je marque une pause devant la porte. Je ferme les yeux et le respire. Puis, je tourne la poignée et je l’ouvre.

— Si tu le dis.

Et je referme la porte.

***

C’est aujourd’hui que je me lance.

C’est le dernier jour de cours, demain ce sont les grandes vacances. Alors, c’est maintenant ou jamais.

Je l’attends à la sortie du lycée, je me cache presque, j’ai l’air d’un idiot. Ça fait des semaines que j’essaie de l’approcher.

Mina Becker.

Cette fille, elle est pour moi. Enfin, j’espère. Je ne suis même pas sûr qu’elle sache que j’existe. Mais aujourd’hui, ça va changer. Ou pas. Soit j’ai une chance, soit ce sera le râteau du siècle.

Ça y est, elle sort. Il fait chaud aujourd’hui. Elle porte une petite robe verte qui fait ressortir ses longs cheveux noirs. Elle est belle. Si belle que j’en oublie presque de respirer.

J’observe autour d’elle. Elle est seule, c’est rare. D’habitude, il y a toute une meute de filles avec elle. Car une fille, ça ne se déplace qu’avec ses copines, ce qui rend les tentatives de contact encore plus difficiles. Elle fouille dans son sac et semble attendre. Alors, je m’inquiète. J’angoisse qu’elle attende un autre que moi, qu’elle se précipite dans ses bras, et qu’elle parte avec lui, un grand sourire accroché aux lèvres.

Un groupe de dernière année passe devant elle. Elle ne les voit pas, elle fouille toujours dans son sac, l’air perplexe. Mais moi, je vois le regard salace que l’un d’eux lance en direction du haut de ses jambes. Ça me rend dingue mais ça me ramène à la réalité. Une fille comme elle, ça ne reste pas seule longtemps. Je sais qu’elle est toujours célibataire, je sais qu’elle a déjà repoussé les avances de plusieurs gars. Mais un jour, l’un d’eux la séduira. Il se pavanera avec elle à son bras, l’amènera au lac et au cinéma, la fera danser au bal, l’embrassera à s’en meurtrir les lèvres et goûtera sa chance quand son corps sera nu contre le sien.

Ce gars qui fera tout ça, ce sera moi.

Mais là, il va falloir que mon pauvre petit cœur se calme. Car au rythme où il s’emballe, il risque de lâcher avant que j’aie pu approcher l’être de mon désir.

Le groupe part et elle relève enfin la tête. Elle a sorti un petit chapeau blanc de son sac. Elle fait la moue en voyant qu’il est à moitié écrasé, et mon cœur se tord en voyant qu’elle est encore plus belle quand elle grimace.

Elle commence à marcher. Je sais qu’elle n’habite pas loin. Je le sais parce que j’emprunte le même chemin qu’elle pour rentrer chez moi. Une petite brise fait virevolter sa robe et ses cheveux. À ce moment-là, je me dis que si je meurs aujourd’hui, je voudrais être réincarné en brise, pour pouvoir la toucher à ma guise.

Je la suis. Je reste assez loin pour ne pas attirer l’attention, il le faudrait bien pourtant. Elle ralentit son allure, lève le nez à droite et à gauche, et joint ses mains derrière son dos. On dirait qu’elle fait exprès de marcher moins vite.

La brise devient plus forte, et son chapeau s’envole vers moi. Mina se retourne et me regarde.

C’est ma chance. 

C’est maintenant.

Le chapeau commence à rouler sur la route, et je me jette dessus avant de le lui ramener et de le lui tendre sans arriver à décrocher un mot. Elle me lance un regard à la fois étonné et reconnaissant. Elle a la peau dorée, et de grands yeux de noisettes que je voudrais dévorer. Elle me dit :

— Merci Nolan.

Je manque de tomber à la renverse et je reste sans voix. Elle connaît mon prénom, je m’attendais à tout sauf à ça.

— On… on est en cours d’Art et d’Espagnol ensemble, continue-t-elle en regardant ses chaussures.

Ses joues deviennent rouge pivoine, et cette couleur devient pour moi le plus beau rouge du monde. Elle continue de regarder le sol, se mord les lèvres et joue nerveusement avec ses cheveux.

— Tu… tu fais quelque chose pendant les vacances ? finit-elle par me demander.

Alors je souris comme un idiot, et je comprends elle m’avait remarqué comme je l’avais remarquée. Qu’elle m’attendait comme je l’attendais. Je retrouve ma voix, qui est teintée de joie et d’assurance :

— Oui. Je vais les passer avec toi.

 

3.

La fille.

 

 

Aujourd’hui je suis heureuse car je vais revoir mon Andy.

Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu, j’ai hâte. Hâte de serrer mon Andy contre moi. Hâte de le serrer contre mon cœur. Tout le monde nous reproche notre relation fusionnelle mais je m’en moque.

C’est Andy et Mary. Mary et Andy. Depuis toujours. Et pour toujours.

Je suis une des premières personnes à sortir de l’avion. Je remercie poliment les hôtesses et les stewards qui me souhaitent un bon séjour à New York.

Je vais revoir mon Andy, je suis heureuse.

Bien sûr, il y a Amber maintenant, alors c’est devenu un peu plus compliqué de se voir. Elle me tolère mais ne comprend pas pour Andy et moi. Personne ne peut comprendre. Alors on se voit peu depuis quelque temps, mais je m’en accommode. De toute façon, moi, je suis souvent en vadrouille, même si j’ai horreur de ça. Mon Andy lui, est plus posé. Un travail fixe, un logement, une femme, des enfants qui sait peut-être un jour ? C’est ce que veut mon Andy. Moi pas. Et je doute de vouloir un jour le même avenir que lui.

Je dévale les escalators, ma valise protestant sur ses petites roulettes derrière moi. Je déambule tellement vite dans les couloirs de l’aéroport qu’on me regarde bizarrement, comme si j’avais le diable aux fesses. Certains doivent penser que je cours après un avion. Ils se trompent, c’est après mon Andy que je cours.

Je sors enfin de l’aéroport. Il fait beau et chaud. J’adore le début de l’automne. On est mardi, j’hésite à prendre un taxi. Il y a bien longtemps que je ne suis pas venue ici, je ne me souviens plus des heures de pointe dans cette ville. Je contemple ma valise. Elle est petite, j’ai fait en sorte de ne pas avoir de bagages à mettre en soute. Depuis le temps que je voyage, je n’en peux plus des valises perdues ou abîmées.

Je me décide donc pour le métro, avant de me raviser. J’ai plusieurs heures de vol dans les pattes, les jambes en coton, les yeux cernés et mon ordinateur portable me pèse sur mes épaules.

Je me ravise et me range donc dans la file des taxis et j’attends mon tour.

Au bout de quelques minutes, une voiture se plante devant moi et un chauffeur d’une cinquantaine d’années aux yeux doux prend ma valise pour la mettre dans son coffre. Puis, il m’ouvre la porte des sièges passagers à l’arrière.

Une fois à l’intérieur, il me demande :

— Où je vous amène ma petite demoiselle ?

Je n’aime pas son ton trop familier, je n’aime pas qu’on me parle. Je n’aime parler qu’avec Andy, et avec mes lecteurs aussi. Je me renfrogne. Le chauffeur me jette alors un regard interdit dans le rétroviseur.

— Mademoiselle ? demande-t-il.

Sa voix est plus formelle, ça me calme. Et je comprends au ton de sa voix qu’il se demande si je suis étrangère, et si j’ai bien compris ce qu’il m’a demandé. Alors j’inspire calmement comme on me l’a appris, je rassemble mes pensées et je réponds :

— Madison Avenue, s’il vous plaît.

Il acquiesce, lance son taxi et continue :

— Vous habitez ici, ou vous venez en vacances ?

Je sursaute. Je n’aime pas qu’on me pose des questions, mais il faut bien que je lui réponde, sinon ce serait impoli. Je réussis à bredouiller :

— Je viens voir quelqu’un.

Le chauffeur grimace, il a deviné que je n’étais pas bavarde.

— C’est bien, se contente-t-il de répliquer.

Le reste du trajet se passe sans encombre. Le chauffeur tente bien de refaire la conversation mais je ne réponds que de façon évasive. J’en suis désolée pour lui, mais j’ai du mal à m’exprimer, à parler, à m’ouvrir aux autres. Sur le papier, c’est facile, les mots sortent avec une telle facilité que parfois, ça m’énerve. Mais dès qu’il s’agit de paroles, les mots restent accrochés sur ma langue, incapables d’être formulés correctement par mes lèvres. Et ça m’énerve encore plus.

On se rapproche.

On est tout près.

Je vais revoir mon Andy.

Je regarde la ville. Ça grouille, ça fourmille, ça pullule. Jamais je ne pourrai vivre ici. Tout ce monde m’angoisse. C’est une des différences majeure entre Andy et moi, lui veut vivre dans une grande ville débordante de monde, et moi je veux aller me perdre dans les grands espaces, là où personne n’a envie de vivre.

Le taxi s’engage enfin sur Madison Avenue. Le chauffeur reprend la parole.

— Quel numéro Mademoiselle ?

Je regarde dehors et je respire. Les rues ne sont pas trop bondées ici, alors je commence à me sentir un peu moins oppressée.

— Déposez-moi au Madison Square Park, s’il vous plaît.

Je le vois arquer un sourcil puis hausser les épaules. Il me soupçonne de ne pas vouloir lui donner mon adresse exacte, mais ce n’est pas ça. J’ai besoin d’air au milieu de cette ville suffocante, le parc et sa nature me feront du bien.

Le taxi s’arrête devant l’entrée du parc. Je paye la course, remercie le chauffeur quand il me tend ma valise et je m’engage d’un pas pressé dans les allées pavées.

Puis, je m’arrête aussi vite et je reprends mon souffle. Je regarde autour de moi. Que c’est beau ici ! Le parc sent l’écorche, la rosée et l’herbe fraîchement coupée.

Je respire et je m’affale sur un banc. Je tords le cou vers les branches les plus hautes en espérant voir des écureuils mais je ne vois rien. Alors, je sors de ma poche les quelques biscuits que j’ai récupérés dans l’avion. À peine ai-je ouvert le sachet qu’un petit animal gris surgit de sous le banc et me regarde. Je ris toute seule, je jurerais presque qu’il me fait les yeux doux. Je lui tends le biscuit mais le garde fermement. Mon amoureux d’écureuil n’aura son biscuit que contre une caresse. J’arrive à lui gratouiller la tête avant qu’il arrive à me chiper le biscuit des doigts. Il se rue sur le tronc le plus proche et grimpe à toute hâte avec son butin.

Je ris de nouveau, je respire et je ferme les yeux. J’entends le bois de l’écorce craquer, les feuilles s’agiter sous la brise, les pas des passants pressés qui claquent sur les pavés.

Je rouvre les yeux et je sors mon carnet de notes de mon sac. J’écris toujours, partout. Andy me reproche de vivre de mon monde imaginaire mais c’est le seul qui me convienne. J’écris que je pourrais rajouter des écureuils dans mon prochain roman. Enfin, si j’arrive à terminer celui en cours. Mon éditrice me presse, le livre part à l’imprimeur à la fin du mois. Tout est écrit et corrigé, mais il me manque encore un chapitre. Celui qui clôt mon livre et ma trilogie, celui qui parle d’amour, celui que je suis bien incapable d’écrire. Il ne me reste que trois semaines pour le terminer, c’est pour ça que je suis ici, j’espère que passer du temps avec Andy pourra m’aider à trouver l’inspiration.

Alors que mon esprit vagabonde, je vois des groupes d’étudiants arriver et s’asseoir pour déjeuner. Quelle heure est-il ? Je regarde ma montre et je sursaute. Il est plus de midi. Je rêvasse dans ce parc depuis plus d’une heure, et ça ne m’étonne pas de moi. Je me redresse, rassemble toutes mes affaires et me dirige d’un pas décidé vers le numéro 465. Je me retrouve devant un immeuble ancien qui a beaucoup de cachet. Je reconnais bien là mon Andy, il aime la beauté et le luxe, alors que j’aime la simplicité.

Je monte au cinquième étage et j’appuie sur la sonnette. J’entends des pas derrière la porte et mon cœur commence à tambouriner avec folie. Puis la porte s’ouvre sur un grand garçon aux cheveux noirs.

— Andy ! je m’écrie en étirant les lèvres autant que je peux.

Il me rend mon sourire.

— Mary, ma jolie ! me chante-t-il.

Ses cheveux ont poussé, il sent le shampoing à la cannelle et ses yeux gris sont toujours aussi pétillants. Qu’il est beau, mon Andy !

Je lâche mes affaires et je me jette dans ses bras.

 

© 2020 Isabel Komorebi